Un amant dévoué

παιδικὰ δὲ αὐτοῦ ἐγεγόνει, καὶ ἐν τῇ Αἰγύπτῳ ἐτελεύτησεν…*

La gloire posthume d’Antinoüs est inversement proportionnelle aux sources qui nous transmettent sa vie. L’amant de l’empereur Hadrien, d’une beauté mythique, sacrifia peut-être sa vie pour celle de son éraste, et fut après sa mort accidentelle dans le Nil, divinisé, à l’origine d’un culte et d’une ville égyptienne, Antinoopolis. Le halo de gloire quelque peu sulfureux qui entoure cette passion impériale n’est pourtant décrit que par quatre auteurs anciens, en des textes brefs mais qui ont permis toutes les rêveries…. Brèves antiques vous en offre aujourd’hui la concaténation.

« Pour lui, selon les habitudes des hommes heureux et opulents, (Hadrien) fit construire des palais, mit tous ses soins à ordonner des festins, à se procurer des statues et des tableaux : on le vit enfin rechercher, avec une scrupuleuse sollicitude, tous les raffinements du luxe et de la volupté. Dès lors mille bruits coururent à sa honte : on l’accusa d’avoir flétri l’honneur de jeunes garçons, d’avoir brûlé pour Antinoüs d’une passion contre nature

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État de nature

Τῇ δὲ πέμπτῃ πρὸς τὴν ὑπώρειαν ἐπείγονται πανδημεὶ ποτοῦ χάριν…*

Historien méthodique, précis et attaché à ses sources, Diodore de Sicile (1er siècle av. J.-C.) fut un voyageur infatigable, qui recueillit nombre de faits et de témoignages non seulement par ses lectures, mais aussi en se rendant sur le terrain. Dans le livre III de sa Bibliothèque historique, il s’agit de l’Egypte : « Enfin, nous-même, pendant notre voyage en Egypte, nous avons eu des relations avec beaucoup de prêtres, et nous nous sommes entretenus avec un grand nombre d’envoyés éthiopiens. Après avoir soigneusement recueilli ce que nous avons appris de cette manière, et compulsé les récits des historiens, nous n’avons admis dans notre narration que les faits généralement avérés ». Cette quête du véridique ne l’empêche pas d’être amateur, comme on l’était à l’époque hellénistique, de l’étrange ou paradoxon. Les chapitres 15 à 18 nous dépeignent ainsi les mœurs surprenants des Ichthyophages, peuple éthiopien mangeur de poisson (« ichthus »), en une page d’ethnologie des plus dépaysantes….

« Nous avons ainsi fait suffisamment connaître ce qui concerne les Éthiopiens qui habitent à l’occident ; nous allons parler maintenant de ceux qui demeurent au midi et sur les bords de la mer Rouge (…). Nous dirons d’abord un mot des Ichthyophages qui peuplent tout le littoral, depuis la Carmanie et la Gédrosie jusqu’à l’extrémité la plus reculée du golfe Arabique.

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Vanité des vanités…

παρεσκευασμένος λαμπρὸν ἱμάτιον καὶ ἐστεφανωμένος ….*

Les moralistes, loin d’être tous de vieilles barbes ronchonnantes, sont souvent de fins humoristes. C’est le cas de Théophraste, dont les célèbres Caractères, qui ont inspiré La Bruyère, recèlent des finesses remarquables d’observation ironique. On est stupéfait d’y retrouver aussi précisément notre propre temps… Parmi les 30 caractères, Brèves antiques a choisi de brocarder le vaniteux. Toute ressemblance….

« Le vaniteux.

La vanité est, semble-t-il, un désir mesquin de distinction. Et voici quelle sorte d’homme est le vaniteux.

Invité à un repas, il s’efforce d’y avoir la première place auprès de son hôte. Il emmène son fils à Delphes pour lui faire couper les cheveux (1). Il se fait accompagner dans ses sorties d’un esclave nègre. Quand il rembourse une mine d’argent, il effectue le paiement entier en monnaie neuve. Il a chez lui un geai apprivoisé, auquel il a acheté une petite échelle et fabriqué un petit bouclier d’airain, pour que l’oiseau sautille, ainsi équipé, sur son échelle.

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La fatale beauté d’Hélène

Τέρας γὰρ ὁ βίος καὶ τὰ πράγματ’ ἐστί μου,
τὰ μὲν δι’ Ἥραν, τὰ δὲ τὸ κάλλος αἴτιον…*

Peut-on prendre la défense d’Hélène, épouse de Ménélas, qui fut la cause de la guerre de Troie ? Elle, à l’origine de tant de maux, de tant de morts, et que la plupart des poètes et écrivains n’ont pas épargnée. Et pourtant, Euripide lui laisse la parole dans sa tragédie éponyme. Écoutons donc l’histoire méconnue de la plus belle des femmes, qui loin de la vanité qu’on lui prête souvent, se désespère de sa beauté et de la malédiction qui la poursuit…

« A quel destin suis-je enchaînée, ô mes amies! Ma naissance déjà fut un prodige : car qui donc avait jamais vu Grecque, ou bien Barbare, mettre au jour ses enfants dans une coque blanche, comme Léda qui m’a, dit-on, conçue de Zeus ?… (1) Et ma vie, ma vie même est un prodige encore. Héra en fut la cause, et ma triste beauté.

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Du sublime

Φύσει γάρ πως ὑπὸ τάληθοῦς ὕψους ἐπαίρεταί τε ἡμῶν ἡ ψυχή…

Du sublime, plus encore qu’un traité de critique littéraire, est une merveilleuse anthologie du sublime dans l’art. Longin (ou plus probablement un anonyme du IIè ou IIIè siècle) y analyse les critères de la grandeur : est élevé, ou sublime, un discours qui ne se contente pas d’user des artifices de la rhétorique, mais qui révèle en écho la grandeur d’âme de son auteur. C’est ici peut-être la première fois que « l’universalité est revendiquée comme critère esthétique » (Jackie Pigeaud) : est sublime ce qui peut tous nous émouvoir, en tous temps et en tous lieux. L’analyse d’un poème de Sappho nous en propose une démonstration…

« Car, par nature en quelque sorte, sous l’effet du véritable sublime, notre âme s’élève, et, atteignant de fiers sommets, s’emplit de joie et d’exaltation, comme si elle avait enfanté elle-même ce qu’elle avait entendu.

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Vita contemplativa. Le bonheur selon Aristote

πολλοὶ γὰρ ταὐτόν φασιν εἶναι τὴν εὐδαιμονίαν καὶ τὴν εὐτυχίαν…*

Le bonheur dépend-il de nous ? Peut-on y prétendre et y consacrer nos forces, ou bien est-il réservé à quelques élus, favorisés par « le hasard ou la nature » ? Dans l’Éthique à Eudème, moins connue que l’Éthique à Nicomaque mais tout aussi essentielle et récemment réhabilitée, Aristote initie une réflexion, qui sera celle de toute la pensée occidentale, sur la responsabilité morale. Nous sommes maîtres et responsables de nos actions, et la décision de rechercher la « vie bonne » ne dépend que de nous et du soin que nous portons à cultiver la « vertu » (arétè). Mais peut-être faut-il déjà définir ce que l’on entend par « bonheur »?…

« Si l’on ne fait du bonheur que le résultat du hasard ou de la nature, il faut que la plus grande partie des hommes y renoncent ; car alors l’acquisition du bonheur ne dépend plus des soins de l’homme ; il ne relève plus de lui ; l’homme n’a plus à s’en occuper lui-même. Si au contraire on admet que les qualités et les actes de l’individu peuvent décider de son bonheur, dès lors, il devient un bien plus commun parmi les hommes ; et même un bien plus divin ; plus commun, parce qu’un plus grand nombre pourront l’obtenir ; plus divin, parce qu’il sera la récompense des efforts que les individus auront faits pour acquérir certaines qualités, et le prix des actions qu’ils auront accomplies dans ce but.

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Pan en Arcadie

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Εἲς Πᾶνα *

Célébrons Pan grâce à l’hymne homérique qui lui est dédié, et qui s’ouvre par la traditionnelle invocation à la Muse. Malgré ce qualificatif d’ « homérique », le poète de Chio n’en est pas l’auteur : ces hymnes en vers ont été dits « homériques » car ils sont, comme les épopées, composés en hexamètres dactyliques, et diffèrent en cela d’autres genres d’hymnes. Dieu protecteur de l’Arcadie, cette région centrale de la Grèce qui devint pour les artistes de la Renaissance un pays mythique et idyllique et où se situe le centre de son culte, Pan est un dieu de la nature, dieu aux « pieds de chèvres », tantôt chasseur agile collant aux basques d’une bête sauvage ou d’une nymphe, tantôt alangui dans l’herbe d’une prairie qu’embaument les fleurs du printemps….

« À Pan

Muse, célèbre le fils chéri de Mercure [Hermès], Pan aux pieds de chèvre, au front armé de deux cornes, aux sons retentissants, et qui, sous la fraîcheur du bocage, se mêle aux chœurs des Nymphes : celles-ci, franchissant les hautes montagnes, adressent leurs prières à Pan, dieu champêtre à la chevelure superbe mais négligée.

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Les roches errantes

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 Ἀλλ’ ὅτε πέτρας Πληγάδας ἐξέπλωμεν, ὀίομαι οὐκ ἔτ’ ὀπίσσω ἔσσεσθαι τοιόνδ’ ἕτερον φόβον… *

Les Symplégades, en grec αἱ Συμπληγάδες (πέτραι), « (rochers) qui s’entrechoquent », désignaient deux falaises à l’entrée du Bosphore. Ces « îles Cyanées » (d’un bleu sombre) empêchaient la navigation… jusqu’à l’arrivée de Jason, en quête de la Toison d’or sur son navire Argo. Ces « roches errantes » selon les mots d’Homère sont décrites en détail par Apollonios de Rhodes dans ses Argonautiques. Apollonios, éminent érudit disciple de Callimaque et successeur de Zénodote au rang de directeur de la Bibliothèque d’Alexandrie au IIIe siècle, nous dépeint une tempête des plus étranges, où les rochers comme le navire semblent doués d’une vie propre, et où c’est une colombe qui permet aux héros de se sortir d’affaire… et de domestiquer définitivement ces rochers sauvages. 

« Les héros étaient parvenus dans le passage tortueux, à la partie étroite, resserrée des deux côtés entre les pointes des écueils ; un courant tourbillonnant prenait par-dessous et soulevait le navire en marche ; c’est avec une grande peur qu’ils naviguaient plus avant.

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La Batrachomyomachie ou le combat des rats et des grenouilles

Jusqu’au XIXème siècle, les éditions des œuvres d’Homère ne se contentent pas de proposer au lecteur l’Iliade et l’Odyssée : elle font également figurer la Batrachomyomachie, qui fut longtemps considérée de la main du poète, malgré les doutes formulés par certains, dont Henri Estienne. Homère, auteur d’une épopée qui voit s’affronter des rats et des grenouilles ?… Ce combat parodique et fort drôle reprend les codes de la poésie épique et les détourne avec brio. Découvrez la raison d’une querelle dont les échos montent jusqu’à l’Olympe. Qui, des rats ou des grenouilles, l’emportera ?… Les paris sont ouverts.

Invocation aux Muses

« Muses, daignez abandonner les hauteurs de l’Hélicon, venez dans mon âme m’inspirer mes vers. Mes tablettes sont placées sur mes genoux, je vais apprendre à tous les hommes une grande querelle, ouvrage terrible du dieu Mars : comment les rats marchèrent contre les grenouilles, comment ils imitèrent dans leurs exploits ces mortels qui passent pour être les géants fils de la Terre.

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« Vaincus par le mal » : une épidémie à Athènes

οὐ μέντοι τοσοῦτός γε λοιμὸς οὐδὲ φθορὰ οὕτως ἀνθρώπων οὐδαμοῦ ἐμνημονεύετο γενέσθαι…*

Loimos (« peste »), nosos (« maladie »), kakos (« mal ») : Thucydide, qui en fut lui-même atteint, a recours à tout le lexique médical à sa disposition pour nommer l’épidémie qui frappa durement Athènes à l’été 430. Pour autant, il ne s’agit pas de la peste au sens moderne du terme : pestis ou pestilentia en latin comme loimos en grec désignent toute forme d’infection de nature épidémique. D’une grande précision clinique – rappelons que le siècle de Périclès est aussi celui de la médecine hippocratique-, cette description nous plonge dans le tableau vivant d’une épidémie contre laquelle les hommes n’ont aucun recours…

XLVII. (…) Ils [les Péloponnésiens et leurs alliés] n’étaient que depuis quelques jours en Attique, quand la maladie se déclara à Athènes ; elle s’était abattue, dit-on, auparavant en plusieurs endroits, notamment à Lemnos ; mais nulle part on ne se rappelait pareil fléau et des victimes si nombreuses. Les médecins étaient impuissants, car ils ignoraient au début la nature de la maladie ; de plus, en contact plus étroit avec les malades, ils étaient plus particulièrement atteints. Toute science humaine était inefficace ; en vain on multipliait les supplications dans les temples ; en vain on avait recours aux oracles ou à de semblables pratiques ; tout était inutile ; finalement on y renonça, vaincu par le mal.

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