Τῇ δὲ πέμπτῃ πρὸς τὴν ὑπώρειαν ἐπείγονται πανδημεὶ ποτοῦ χάριν…*

Historien méthodique, précis et attaché à ses sources, Diodore de Sicile (1er siècle av. J.-C.) fut un voyageur infatigable, qui recueillit nombre de faits et de témoignages non seulement par ses lectures, mais aussi en se rendant sur le terrain. Dans le livre III de sa Bibliothèque historique, il s’agit de l’Egypte : « Enfin, nous-même, pendant notre voyage en Egypte, nous avons eu des relations avec beaucoup de prêtres, et nous nous sommes entretenus avec un grand nombre d’envoyés éthiopiens. Après avoir soigneusement recueilli ce que nous avons appris de cette manière, et compulsé les récits des historiens, nous n’avons admis dans notre narration que les faits généralement avérés ». Cette quête du véridique ne l’empêche pas d’être amateur, comme on l’était à l’époque hellénistique, de l’étrange ou paradoxon. Les chapitres 15 à 18 nous dépeignent ainsi les mœurs surprenants des Ichthyophages, peuple éthiopien mangeur de poisson (« ichthus »), en une page d’ethnologie des plus dépaysantes….

« Nous avons ainsi fait suffisamment connaître ce qui concerne les Éthiopiens qui habitent à l’occident ; nous allons parler maintenant de ceux qui demeurent au midi et sur les bords de la mer Rouge (…). Nous dirons d’abord un mot des Ichthyophages qui peuplent tout le littoral, depuis la Carmanie et la Gédrosie jusqu’à l’extrémité la plus reculée du golfe Arabique.

Pêche miraculeuse

Ce golfe s’étend dans l’intérieur des terres à une très grande distance ; il est resserré à son entrée par deux continents, dont l’un est l’Arabie Heureuse, et l’autre la Troglodytique. Quelques-uns de ces Barbares vivent absolument nus ; ils ont en commun leurs troupeaux ainsi que leurs femmes et leurs enfants, n’éprouvant d’autres sensations que celles du plaisir et de la douleur ; ils n’ont aucune idée de l’honnête et du beau : leurs habitations sont établies dans le voisinage de la mer, dans des rochers remplis de cavernes, de précipices et de défilés, communiquant entre eux par des passages tortueux. Ils ont tiré parti de ces dispositions de la côte, en fermant avec des quartiers de roche toutes les issues de leurs cavernes, dans lesquelles les poissons sont pris compte dans un filet. Car à la marée montante, qui arrive deux fois par jour, ordinairement à la troisième et à la neuvième heure, la mer recouvre tous les rochers de la côte, et les flots portent avec eux une immense quantité de poissons de toute espèce qui s’arrêtent sur le rivage, et s’engagent dans les cavités des rochers où ils sont attirés par l’appât de la nourriture. Mais au moment de la marée basse, lorsque l’eau se retire des interstices et des crevasses des pierres, les poissons y restent emprisonnés. Alors tous les habitants se rassemblent sur le rivage avec leurs femmes et leurs enfants comme s’ils étaient appelés par un ordre émané d’un seul chef ; se divisant ensuite en plusieurs bandes, chacun court vers l’espace qui lui appartient, en poussant de grands cris, comme les chasseurs lorsqu’ils aperçoivent leur proie. Les femmes et les enfants prennent les poissons les plus petits et les plus proches du bord, et les jettent sur le sable les individus plus robustes se saisissent des poissons plus grands. La vague rejette non seulement des homards, des murènes et des chiens de mer, mais encore des phoques et beaucoup d’autres animaux étranges et inconnus. Ignorant la fabrication des armes, les habitants les tuent avec des cornes de boucs aiguës, et les coupent en morceaux avec des pierres tranchantes. C’est ainsi que le besoin est le premier maître de l’homme ; il lui enseigne à tirer de toutes les circonstances le meilleur parti.

Rien ne se perd, ou comment déguster des arêtes de poisson

Quand ils ont ramassé une assez grande quantité de poissons, ils les emportent, et les font griller sur des pierres exposées au soleil. La chaleur est si excessive qu’ils les retournent après un court intervalle, et les prenant ensuite par la queue, ils en secouent les chairs qui, amollies par le soleil, se détachent facilement des arêtes. Ces dernières, jetées en un grand tas, sont réservées à des usages dont nous parlerons plus loin. Quant aux chairs ainsi détachées, ils les mettent sur une pierre lisse, les foulent sous les pieds pendant un temps suffisant, en y mêlant le fruit du paliurus (1). Ils forment une pâte colorée avec ce fruit, qui paraît en même temps servir d’assaisonnement ; enfin, ils font de cette pâte bien pétrie des gâteaux sous forme de briques oblongues, qu’ils font convenablement sécher au soleil. Ils prennent leurs repas en mangeant de ces gâteaux, non pas en proportion déterminée par le poids ou la mesure, mais autant que chacun en veut, n’ayant dans leurs jouissances d’autres mesures que celles de l’appétit naturel. Leurs provisions se trouvent toujours toutes prêtes, et Neptune leur tient lieu de Cérès. Cependant il arrive quelquefois que la mer roule ses flots sur les bords qu’elle couvre pendant plusieurs jours, en sorte que personne ne peut en approcher. Comme ils manquent alors de vivres, ils commencent par ramasser des coquillages dont quelques-uns pèsent jusqu’à quatre mines ; ils en cassent la coquille avec de grosses pierres et mangent la chair crue, d’un goût semblable à celle des huîtres. Ainsi, lorsque la continuité des vents fait enfler la mer pendant longtemps et s’oppose à la pêche ordinaire, les habitants ont, comme nous venons de le dire, recours aux coquillages. Mais, lorsque cette nourriture vient à manquer, ils ont recours aux arêtes amoncelées ; ils choisissent les plus succulentes, les divisent dans leurs articulations et les écrasent sous leurs dents ; quant à celles qui sont trop dures, ils les broient préalablement avec des pierres et les mangent comme des bêtes féroces dans leurs tanières. C’est ainsi qu’ils savent se ménager une provision d’aliments secs.

L’ivresse de l’eau

Les Ichthyophages tirent de la mer des avantages extraordinaires et incroyables. Ils se livrent à la pêche quatre jours de suite, et passent leur temps dans de joyeux festins, en s’égayant par des chants sans rythme. Puis, pour perpétuer leur race, ils vent se joindre aux premières femmes que le hasard leur offre ; ils sont libres de tout souci, puisque leur nourriture est toujours toute prête. Le cinquième jour, ils vont tous ensemble boire au pied des montagnes. Ils trouvent là des sources d’eau douce, où les nomades abreuvent leurs troupeaux. Leur marche ressemble à celle d’un troupeau de bœufs ; ils font entendre des cris inarticulés, un bruit de voix confus. Les mères portent sur leurs bras les enfants encore à la mamelle, et les pères, ceux qui sont sevrés ; tandis que les enfants ayant plus de cinq ans accompagnent leurs parents en courant et en jouant, et se font de ce voyage une fête de réjouissance. Car la nature qui n’est pas encore pervertie place le souverain bien dans la satisfaction des besoins physiques, et ne songe pas aux plaisirs recherchés. Quand ils sont arrivés aux abreuvoirs des nomades, ils se remplissent le ventre de boisson tellement qu’ils ont de la peine à se traîner. Pendant toute cette journée ils ne mangent rien ; chacun se couche par terre, tout repu, suffocant de plénitude et tout semblable à un homme ivre. Le lendemain ils retournent manger du poisson et continuent ce régime périodique pendant toute leur vie. Les Ichthyophages qui habitent les étroites vallées du littoral, et qui mènent ce genre de vie sont, grâce à la simplicité de leur nourriture, rarement atteints de maladies ; cependant ils vivent moins longtemps que nous.

Autre peuplade d’Ichthyophages à l’étrange impassibilité

Quant aux Ichthyophages qui demeurent sur le littoral en dehors du golfe Arabique, leurs habitudes sont beaucoup plus singulières. Ils n’éprouvent pas le besoin de boire, et n’ont naturellement aucune passion. Relégués par le sort dans un désert, loin des pays habités, ils pourvoient à leur subsistance par la pêche et ne cherchent pas d’aliment liquide. Ils mangent le poisson frais et presque cru, sans que cette nourriture leur ait donné l’envie ou même l’idée de se procurer une boisson. Contents du genre de vie que le sort leur a départi, ils s’estiment heureux d’être au-dessus des tourments du besoin. Mais ce qu’il y a de plus étrange, c’est qu’ils sont d’une si grande insensibilité qu’ils surpassent, sous ce rapport, tous les hommes, et que la chose paraît presque incroyable. Cependant, plusieurs marchands d’Egypte qui, naviguant à travers la mer Rouge, abordent encore aujourd’hui le pays des Ichthyophages, s’accordent avec notre récit concernant ces hommes apathiques. Ptolémée, troisième du nom, aimant passionnément la chasse des éléphants, qui se trouvent dans ce pays, dépêcha un de ses amis, nommé Simmias, pour explorer la contrée. Muni de tout ce qui était nécessaire pour ce voyage, Simmias explora tout le pays littoral, ainsi que nous l’apprend l’historien Agatharchide de Cnide. Cet historien raconte, entre autres, que cette peuplade d’Éthiopiens apathiques ne fait aucunement usage de boissons, par les raisons que nous avons déjà indiquées. Il ajoute que ces hommes ne se montrent point disposés à s’entretenir avec les navigateurs étrangers, dont l’aspect ne produit sur eux aucun mouvement de surprise ; ils s’en soucient aussi peu que si ces navigateurs n’existaient pas. Ils ne s’enfuyaient point à la vue d’une épée nue et supportaient sans s’irriter les insultes et les coups qu’ils recevaient. La foule n’était point émue de compassion et voyait égorger sous ses yeux les enfants et les femmes sans manifester aucun signe de colère ou de pitié ; soumis aux plus cruels traitements, ils restaient calmes, regardant ce qui se faisait avec des regards impassibles et inclinant la tête à chaque insulte qu’ils recevaient. Ou dit aussi qu’ils ne parlent aucune langue et qu’ils demandent par des signes de la main ce dont ils ont besoin. Mais la chose la plus étrange, c’est que les phoques vivent avec eux familièrement et font la pêche en commun, comme le feraient les autres hommes, se confiant réciproquement le soin de leur retraite et de leur progéniture. Ces deux races si distinctes d’êtres vivants passent leur vie en paix et dans la plus grande harmonie. Tel est le genre de vie singulier qui, soit habitude, soit nécessité, se conserve de temps immémorial chez ces espèces de créatures. »

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(1) Sorte de nerprun (prune noire) (rhamnus paliurus)

Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, III 15-18, Charpentier, Paris, 1846

Image : « Libye Ethiopie », gravure de Kupka pour L’Homme et la Terre d’Élisée Reclus (T. II, Histoire ancienne), Paris, Librairie universelle, 1906. ENS éditions 2015. CC-BY-NC-ND

*Traduction de la légende : « Le cinquième jour, ils vont tous ensemble boire au pied des montagnes »…

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