Ὁ θάνατος οὐδὲν πρὸς ἡμᾶς…

La riche philosophie d’Épicure ne peut se résumer à ses maximes, rapportées par Diogène Laërce. Elles sont cependant une introduction à ce qui nous reste de son œuvre, qui nous incite à pratiquer la philosophie comme un remède contre ce qui accable l’humanité, en particulier la peur de la mort. « Le charme de cette doctrine (qui) égalait la douceur des sirènes » en appelle à la fois à la raison, à la connaissance des lois naturelles ou physique, et à une éthique de vie fondée non pas tant sur le plaisir effréné, comme on l’a cru dès l’Antiquité, mais sur une forme d’ascèse. Épicure nous enjoint d’accepter le plaisir quand il se présente, de nous contenter de peu, de vivre entourés d’amis, d’éviter les excès et les injustices, de « cultiver notre jardin », et de ne pas craindre la mort. Et maintenant, une petite dose du pharmakon épicurien sous forme de florilège !

La mort n’est rien pour nous. Car ce qui est en dissolution est privé de sentiment, et un corps privé de sentiment n’a plus rien qui nous concerne.

Le comble du plaisir est l’absence de la douleur. Ce but une fois atteint, tout le temps que le plaisir subsiste il n’y a pour nous ni souffrance ni tristesse.

Le bonheur de la vie est inséparable de la prudence, de l’honnêteté et de la justice ; d’un autre côté, ces vertus elles-mêmes sont inséparables du bonheur. Quiconque ne possède ni la prudence, ni l’honnêteté, ni la justice, ne vit point heureux.

La puissance et la royauté ne sont pas des biens d’une manière absolue et dans l’ordre de la nature ; elles ne sont des biens qu’en tant qu’elles nous mettent à l’abri des mauvais desseins des hommes.

Beaucoup d’hommes ambitionnent la gloire et la renommée, espérant par là se faire un rempart sûr contre les attaques de leurs semblables. S’ils mènent une vie tranquille, ils ont atteint ce bien véritable que la nature nous enseigne ; mais dans le cas contraire, ils ont manqué le but en vue duquel ils aspiraient à la puissance, le bien véritable dans l’ordre de la nature.

Aucun plaisir, pris en lui-même, n’est un mal ; mais les moyens par lesquels on se procure certains plaisirs entraînent plus de maux que de jouissances.

Si nous n’étions accessibles ni aux vagues terreurs qu’inspirent les phénomènes célestes, ni à la crainte de la mort ; si nous avions le courage d’envisager avec calme la durée de la douleur et le terme naturel de nos désirs, la physique nous serait inutile.

Mais il était impossible à l’homme, ignorant la nature de l’univers et dominé par les vagues impressions des fables, de triompher des craintes qui s’attachent aux questions les plus essentielles ; on ne pouvait donc goûter des plaisirs purs sans la physique.

Que sert-il de ne rien craindre des hommes, si l’on n’envisage qu’avec terreur ce qui se passe dans les cieux, sous la terre, dans l’infini ?

Une puissance incontestée, de vastes biens peuvent, jusqu’à un certain point, nous procurer la sécurité à l’égard des hommes ; mais la sécurité du grand nombre a pour principe la tranquillité d’âme et l’absence d’ambition.

Les véritables richesses, celles de la nature, sont en petit nombre et faciles à acquérir, mais les vains désirs sont insatiables.

Le sage est peu favorisé des avantages de la fortune ; mais la raison lui procure les biens les plus grands et les plus précieux ; et ces biens, il en jouit et en jouira tout le temps de sa vie.

L’homme juste vit dans un calme parfait ; l’homme injuste dans une agitation perpétuelle.

Dans cette disposition d’âme, l’homme est heureux alors même que les soucis l’engagent à quitter la vie ; pour lui, mourir ainsi, c’est seulement interrompre une vie de bonheur.

Il faut nécessairement arrêter fermement dans son esprit le but de la vie, et se bien fixer sur les principes incontestables auxquels doivent être rapportées toutes nos opinions ; autrement il n’y aura dans toute la conduite que trouble et incertitude.

Si on accorde une égale autorité aux idées qui, n’étant qu’inductives, ont besoin d’être vérifiées, et à celles qui portent avec elles une certitude immédiate, on n’échappera pas à l’erreur ; car on confondra par là les opinions douteuses avec celles qui ne le sont pas, les jugements vrais et ceux qui n’ont pas ce caractère.

Si à chaque instant nous ne rapportons chacune de nos actions et la fin de la nature ; si nous nous en détournons pour rechercher ou éviter quelque autre objet, il y aura désaccord entre nos paroles et nos actions.

De toutes les sources de bonheur que nous devons à la sagesse, la plus abondante de beaucoup est l’amitié.

La justice naturelle a pour principe l’utilité et repose sur la convention de ne point se nuire mutuellement. Pour les animaux qui ne peuvent point former de convention de ce genre ni s’engager à ne pas se nuire réciproquement, il n’y a ni justice ni injustice. Il en est de même pour les nations dont les membres n’ont pas voulu ou n’ont pas pu s’engager par un pacte à respecter leurs intérêts réciproques.

La justice n’a pas d’existence propre et indépendante ; elle résulte des contrats mutuels et s’établit partout où il y a engagement réciproque de respecter les intérêts des autres.

En soi, l’injustice n’est pas un mal. Elle n’a ce caractère que parce qu’il s’y joint la crainte de ne point échapper à ceux qui sont établis pour la réprimer. Car, quand vous avez une fois violé secrètement le contrat par lequel vous vous êtes engagé à respecter les intérêts des autres, pour qu’ils respectent les vôtres à leur tour, ne comptez pas rester toujours ignoré ; eussiez-vous échappé mille fois déjà, rien ne prouve que vous aurez jusqu’à la fin le même bonheur.

D’une manière générale, la justice est la même partout ; car certaines choses sont utiles dans toute société. Cependant la différence des lieux et diverses autres circonstances particulières font varier la justice.

Du moment où une chose déclarée juste par la loi est généralement reconnue utile aux relations mutuelles des hommes, elle est réellement juste, qu’elle soit ou non regardée partout comme telle. Que si, au contraire, une chose établie par la loi n’est pas véritablement utile aux relations sociales, elle n’est pas juste.

Lorsque, sans qu’il survienne aucune circonstance nouvelle, une chose qui avait été déclarée juste dans la pratique ne s’accorde pas avec les données de la raison, c’est une preuve que cette chose n’était pas juste. De même lorsque, par suite de nouvelles circonstances, une chose qui avait été déclarée juste ne paraît plus d’accord avec l’utilité, cette chose, juste tant qu’elle était utile au commerce et aux relations sociales, cesse de l’être du moment où elle n’est plus utile.

Celui qui veut vivre tranquille, sans avoir rien à craindre des autres hommes, doit autant que possible s’en faire des amis ; s’il ne le peut, qu’il évite du moins de les avoir pour ennemis ; si cela même n’est pas en son pouvoir, qu’il n’ait aucun rapport avec eux et exile tous ceux qu’il a intérêt à écarter.

L’homme le plus heureux est celui qui est parvenu à n’avoir rien à redouter de ceux qui l’entourent: ses relations avec ses semblables sont douces et agréables ; sa vie coule sans inquiétude ; il jouit des avantages de l’amitié dans toute leur plénitude, et ne se laisse pas aller à une stérile compassion sur la mort prématurée de ceux qui l’environnent.


Texte : Vies et doctrines des philosophes de l’Antiquité, livre X, Charles Zévort, 1847; avec quelques modifications mineures de l’auteur. En ligne

Image : « Portrait d’un philosophe », Giordano Bruno, circa 1660, Palais des Beaux-Arts de Lille, domaine public

Légende : « la mort n’est rien pour nous »

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