Des démons et des génies

Hic, quem dico, prorsus custos….*

Les Grecs les appelaient « démons » (daimones), les Latins, « génies » (genii), mais aussi Lares, Lémures, Larves, dieux-Mânes…. Ces « gardiens invisibles » évoluant entre les dieux et les hommes peuplent un monde intermédiaire, voire l’âme même des hommes. Apulée, dans un opuscule méconnu qui lui est attribué sans certitude, le De Deo Socratis (Du dieu de Socrate), décrit ces divinités, pour en arriver à présenter la plus célèbre : le fameux « démon  » de Socrate. D’un ton platonicien, il nous incite à tendre l’oreille pour, comme Socrate, écouter notre daimôn, ce « guide personnel », et suivre la voie de la philosophie, la seule qui vaille….

« Non, vous répondra Platon par ma bouche, non, les dieux ne sont pas tellement distincts et séparés des hommes, qu’ils ne puissent entendre nos vœux. Ils sont, il est vrai, étrangers au contact, mais non au soin des choses humaines. Il y a des divinités intermédiaires qui habitent entre les hauteurs du ciel et l’élément terrestre, dans ce milieu qu’occupe l’air, et qui transmettent aux dieux nos désirs et les mérites de nos actions : les Grecs les appellent démons.

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« Sous les ondes, des bois » : un déluge jupitérien

Omnia pontus erat…*

Révulsé par l’atroce festin que lui a servi Lycaon roi d’Arcadie, Zeus en conçoit un dégoût et une colère sans frein pour les hommes, et décide de les châtier : « On dirait que, par d’affreux serments, tous les hommes se sont voués au crime. Il faut donc, et tel est mon arrêt irrévocable, qu’ils reçoivent tous le châtiment qu’ils ont mérité.  » Mais c’est un mal pour un bien : il promet aux dieux , déçus de se voir bientôt privés de sacrifices et inquiets du devenir de la Terre livrée aux bêtes sauvages, une race d’hommes meilleure que la première…. Ce renouveau moral n’adviendra cependant qu’après un déluge, que Jupiter préfère au châtiment par le feu. Et Ovide de nous dépeindre magnifiquement cette punition aquatique, présente dans de nombreuses traditions…

« Déjà tous ses foudres allumés allaient frapper la terre ; mais il craint que l’éther même ne s’embrase par tant de feux, et que l’axe du monde n’en soit consumé. Il se souvient que les destins ont fixé, dans l’avenir, un temps où la mer, et la terre, et les cieux seront dévorés par les flammes, et où la masse magnifique de l’univers sera détruite par elles : il dépose ses foudres forgés par les Cyclopes ; il choisit un supplice différent. Le genre humain périra sous les eaux, qui, de toutes les parties du ciel, tomberont en torrents sur la terre.

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L’astrologue de Tibère

Ille, positus siderum ac spatia dimensus, haerere primo…*

Il est aisé d’abuser les puissants avides de prédictions flatteuses et rassurantes. C’est ce que semble déduire Tacite de la soit disant prédiction de l’astrologue Thrasylle à Tibère. Il est vrai que signaler d’un air inspiré un danger imminent au bord d’un précipice relève davantage du charlatanisme que d’une divine intuition, et ne peut impressionner qu’un crédule… qui se trouve être toutefois à la tête de l’Empire ! Le rationnel Tacite en vient à douter de l’art de la divination, et à s’interroger sur les destinées humaines…

« Je n’omettrai pas une prédiction de Tibère au consul Servius Galba. Il le fit venir, et, après un entretien dont le but était de le sonder, il lui dit en grec : « Et toi aussi, Galba, tu goûteras quelque jour à l’empire  » ; allusion à sa tardive et courte puissance, révélée à Tibère par sa science dans l’art des Chaldéens. Rhodes lui avait offert, pour en étudier les secrets, du loisir et un maître nommé Thrasylle, dont il éprouva l’habileté de la façon que je vais dire.

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« Ils sont esclaves, mais ils sont hommes »

Servi sunt ? immo homines…*

Vettius Agorius Praetextatus, éminent aristocrate, tient banquet pendant les vacances des Saturnales ; on y parle entre lettrés d’histoire ou de mythologie, quand la question de l’esclavage est soulevée par Evangelus, outré que son hôte ait pu mentionner la licence accordée aux esclaves durant les fêtes romaines des Saturnales… De ce texte, qui jette les derniers éclats du paganisme littéraire dans la Rome du début du Vème siècle, émerge un magnifique plaidoyer pour les esclaves, démontrant avec brio et rigueur « qu’il ne faut point mépriser la condition des esclaves, et parce que les dieux prennent soin d’eux, et parce qu’il est certain que plusieurs d’entre eux ont été fidèles, prévoyants, courageux, et même philosophes ».

« Je ne puis pas supporter, dit alors Evangélus, que notre ami Praetextatus, pour faire briller son esprit et démontrer sa faconde, ait prétendu tout à l’heure honorer quelque dieu en faisant manger les esclaves avec les maîtres ; comme si les dieux s’inquiétaient des esclaves, ou comme si aucune personne de sens voulût souffrir chez elle la honte d’une aussi ignoble société. (…) A ces paroles, tous furent saisis d’indignation. Mais Praetextatus souriant répliqua : (…) pour parler d’abord des esclaves, est-ce plaisanterie, ou bien penses-tu sérieusement qu’il y ait une espèce d’hommes que les dieux immortels ne jugent pas dignes de leur providence et de leurs soins? ou bien, par hasard, voudrais-tu ne pas souffrir les esclaves au nombre des hommes ?

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Mort héroïque d’un naturaliste

Iam navibus cinis incidebat….*

Pline l’Ancien, préfet de la flotte et éminent naturaliste, est en poste à Misène ; le 9 avant les kalendes de septembre de l’an 79, le Vésuve entre en éruption, et une nuée se forme, « ayant l’aspect et la forme d’un arbre et faisant surtout penser à un pin ». Tout d’abord intéressé par le phénomène naturel, Pline propose à son neveu, Pline le jeune, d’aller l’observer en bateau ; mais il reçoit entre-temps un billet d’une certaine Rectina, qui l’appelle à l’aide…

« Mon oncle change son plan et ce qu’il avait entrepris par amour de la science, il l’achève par héroïsme. Il fait sortir des quadrirèmes et s’embarque lui-même, avec l’intention de secourir, outre Rectina, beaucoup d’autres personnes (les agréments du rivage y avaient attiré bien d’autres visiteurs). Il gagne en toute hâte la région que d’autres fuient et vogue en ligne droite, le cap droit sur le point périlleux, si libre de crainte que toutes les phases du terrible fléau, tous ses aspects, à mesure qui’il les percevait du regard, étaient notés sous sa dictée ou par lui-même.

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Divines abeilles

Fervet opus redolentque thymo fragrantia mella…*

Les abeilles affairées, organisées, disciplinées, toujours prêtes au sacrifice pour la survie de la ruche, sont à l’origine d’une métaphore politique qui remonte à Homère. Virgile s’en empare dans ses admirables Géorgiques. « Glorieuses de produire leur miel », les abeilles incarnent les vertus romaines idéales, et la ruche préfigure une cité utopique fondée sur l’unité indivisible du corps social et sur un rapport fait d’équilibre et de frugalité à la nature. En des temps troublés, la régularité de ce microcosme évoque une paix des plus douces…

« Maintenant allons ! Je vais exposer les instincts merveilleux dont Jupiter lui-même a doté les abeilles, en récompense d’avoir, attirées par les bruyants accords et les retentissantes cymbales des Curètes, nourri le roi du ciel dans l’antre de Dicté (1).

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La Pythie de Delphes et les secrets du destin de Rome

Quis latet hic superum? quod numen ab aethere pressum
dignatur caecas inclusum habitare cauernas?…*

Le Sénat romain, en exil, vient de choisir Pompée contre César : on se prépare au combat et à la guerre civile. Alors que les événements s’accélèrent et que l’affrontement menace, un certain Appius, quelque peu inquiet de l’issue de la guerre à venir et de son propre sort, force la  Sibylle de Delphes, Phémonoé, à rendre son oracle. Au beau milieu de son épopée réaliste, baroque et stoïcienne, Lucain insère un magnifique interlude qui nous emmène au cœur du sanctuaire le plus sacré de Grèce, voir la Pythie donner sa vie pour que la parole du dieu -forcément ambiguë- parvienne aux mortels qui osent la lui extorquer….

« Après l’assemblée, le sénat prend les armes ; et tandis que les peuples et les chefs se livrent au sort de la guerre, le timide Appius est le seul qui n’ose en courir les hasards. Appius, pour s’assurer des événements, consulte les dieux et se fait ouvrir le sanctuaire de l’oracle de Delphes, fermé depuis longtemps aux mortels.

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Ce que vivent les roses…

Quam longa una dies, aetas tam longa rosarum

Le poncif poétique de la rose éphémère, symbole d’une fragile jeunesse et de l’amour, n’est pas né d’hier : Ausone (Decimus Magnus Ausonius), homme de lettres et homme politique du Bas-Empire (IVème siècle), qui vécut près de Bordeaux et fut considéré comme l’un des premiers poètes de langue latine en France, y consacre dans son recueil des Idylles un texte à mi-chemin entre poésie et anecdote, qui renouvelle ce qui était d’ores et déjà un cliché. Car d’Homère à Stace, les poètes n’ont jamais renoncé à évoquer la rose et sa beauté, déjà glorifiées par Sappho : « Si Jupiter voulait donner une reine aux fleurs, la rose serait la reine de toutes les fleurs. Elle est l’ornement de la terre, la plus belle des plantes, l’œil des fleurs, l’émail des prairies, une beauté toujours suave et éclatante ; elle exhale l’amour, attire et fixe Vénus (…) ». Cette ode inspira directement Ronsard…

« C’était au printemps : la douce haleine du matin et sa piquante fraîcheur annonçaient le retour doré du jour. La brise froide encore, qui précédait les coursiers de l’Aurore, invitait à devancer les feux du soleil. J’errais par les sentiers et les carrés arrosés d’un jardin, dans l’espoir de me ranimer aux émanations du matin. Je vis la bruine peser suspendue sur les herbes couchées, ou retenue sur la tige des légumes ; et, sur les larges feuilles du chou, se jouer les gouttes rondes et lourdes encore de cette eau céleste. Je vis les riants rosiers que cultive Paestum (1) briller humides au nouveau lever de Lucifer (2).

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Le corps et la gloire

En tibi, inquit, ut sentias, quam uile corpus sit iis, qui magnam gloriam uident, dextramque accenso ad sacrificum foculo inicit…*

En 507 av. J.-C., Porsenna, roi étrusque, marche contre Rome pour rétablir les Tarquins sur le trône. Durant le siège de la ville, un jeune patricien, Caïus Mucius, fait preuve d’un courage hors norme qui amène Porsenna à retirer ses troupes de la colline du Janicule et à conclure la paix avec Rome. Son sacrifice par le feu le rapprocherait, selon Dumézil, de Týr, dieu nordique de la guerre juste et de la justice qui sacrifia sa main dans la gueule du loup Fenrir. Cet épisode fondateur, rapporté ici par Tite-Live, définit le rapport que doit entretenir le héros romain avec son propre corps, ce « vile corpus », ce « corps sans valeur » qui doit être sacrifié à la gloire…

« Le blocus de Rome continuait, ainsi que le manque de blé et son extrême cherté, et Porsenna se flattait de prendre la ville sans quitter ses positions, quand Caïus Mucius, jeune patricien qui trouvait honteux que le peuple romain, esclave des rois, n’eût jamais été assiégé, en aucun guerre, par aucun ennemi, et que ce même peuple, devenu libre fût assiégé par ces mêmes Étrusques, dont il a avait souvent mis en déroute les armées, Mucius donc, pensant qu’il fallait, par quelque grand coup d’audace, venger cette honte, décida de pénétrer – et, d’abord, de sa seule initiative- dans le camp ennemi.

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« Legiones redde ». Un désastre romain

Otto_Albert_Koch_Varusschlacht_1909
Inclusus siluis, paludibus, insisiis ab eo hoste ad internecionem trucidatus est…*

Suétone rapporte qu’Auguste fut si consterné par la défaite totale de Varus à Teutobourg en l’an 9 qu’il se laissa pousser la barbe et les cheveux durant plusieurs mois en signe de deuil et qu’il « se frappait de temps en temps la tête contre la porte, en s’écriant :  » Quintilius Varus, rends-moi mes légions ! » (legiones redde)… Ce désastre, surnommé « désastre de Varus » (clades Variana) par les historiens de l’époque, était inégalé dans l’histoire romaine depuis Cannes, et vit le massacre par les Germains de 3 légions et de leurs auxiliaires … soit près de 9000 hommes ! Il s’agit d’une défaite décisive, qui mit un frein définitif à l’expansion de Rome en Germanie. C’est grâce à Velleius Paterculus que nous connaissons les détails de cette humiliation de l’Empire par des barbares « nés pour le mensonge ». Velleius Paterculus, originaire d’une vieille famille d’origine municipale, préfet de la cavalerie sous Auguste, a composé une histoire romaine qui jette sur cette bataille de la forêt de Teutobourg un éclat tragique…

« CXVII. César venait à peine de terminer la guerre de Pannonie et de Dalmatie quand, moins de cinq jours après qu’il eut achevé une tâche si importante, des lettres funestes arrivèrent de Germanie. Elles annonçaient la mort de Varus, le massacre de trois légions, de trois corps de cavalerie et de six cohortes. La fortune ne nous fut indulgente que sur un point … et le personnage de Varus demande qu’on s’y arrête.

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