« C’est n’être nulle part que d’être partout » : que l’immobilité est un bien

Distringit librorum multitudo…*

A la frustration du moment de ne pas pouvoir sortir de chez soi, Sénèque nous rétorque que c’est là où nous sommes le mieux, au milieu de lectures finement et utilement choisies, et d’amis fidèles. En somme, une consolation, mieux, une exhortation à l’immobilité et au retour à soi, pascalienne si elle n’était stoïcienne. Avec cette seconde lettre à Lucilius, revenons à l’indispensable choix du nécessaire…

« Des voyages et de la lecture.
Ce que tu m’écris et ce que j’apprends me fait bien espérer de toi. Tu ne cours pas çà et là, et ne te jettes pas dans l’agitation des déplacements. Cette mobilité est d’un esprit malade. Le premier signe, selon moi, d’une âme bien réglée, est de se fixer, de séjourner avec soi. Or prends-y garde : la lecture d’une foule d’auteurs et d’ouvrages de tout genre pourrait tenir du caprice et de l’inconstance. Fais un choix d’écrivains pour t’y arrêter et te nourrir de leur génie, si tu veux y puiser des souvenirs qui te soient fidèles.

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Des noms des couleurs

Luteus contra rufus color est dilutior…*

Une nouvelle incursion chez Aulu-Gelle, auteur fétiche de Brèves antiques, pour s’attarder sur la question des noms de couleurs. Michel Pastoureau de l’antiquité romaine, Aulu-Gelle rapporte les propos d’érudits s’interrogeant sur la richesse comparée des langues romaine et grecque pour dire le rouge et le vert. Bien avant Goethe, Gladstone ou Magnus, voici un court texte qui témoigne de l’intérêt philologique des Romains pour le nom des couleurs, dans la vie courante et dans la poésie !

« Entretien de M. Fronton et de Favorinus sur différentes espèces de couleurs, et sur leurs noms grecs et latins. Ce que c’est que la couleur appelée spadix.

Un jour le philosophe Favorinus allant voir M. Fronton, malade d’un accès de goutte, m’emmena avec lui dans cette visite. Nous trouvâmes l’illustre consulaire entouré d’une réunion d’hommes instruits. La conversation étant tombée sur les couleurs et leurs différents noms, on s’étonna que, pour désigner tant de nuances si variées, la langue ne fournit qu’un petit nombre de mots, la plupart d’un sens peu précis.

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Psychomachie

Iugulum transfigit gladio…*

La fin de l’Empire romain a vu fleurir une littérature chrétienne aujourd’hui peu connue, mais qui a nourri l’art de tout le Moyen Âge. Ainsi de la Psychomachie de Prudence, ou « Combat dans l’âme » : il s’agit du combat entre les vices et les vertus, qui se livrent bataille dans l’âme du chrétien. Patience et Colère, Vanité et Humilité, Sensualité et Sobriété s’affrontent ainsi en combats singuliers successifs ; que l’on se rassure : les vertus triomphent, et le Temple de l’âme finit ainsi par être consacré ! Prudence s’inspire fortement de l’Enéide: nouvelle épopée allégorique chrétienne, qui exprime « l’idéal moral et spirituel de l’ascétisme monastique qui se développe alors en Occident » (Maurice Lavarenne), la Psychomachie est un mélange unique et surprenant…. Retrouvons maintenant Chasteté et Luxure, prêtes à entrer en lice….

Le combat de Chasteté contre Luxure

Et c’est ensuite la vierge Chasteté qui dans la plaine herbeuse se présente prête à combattre ; elle resplendit dans son armure magnifique. La Luxure, fille de Sodome, munie de torches de son pays, l’attaque et lui lance au visage un tison de pin enduit de poix et de soufre brûlant ; elle cherche à atteindre avec les flammes les chaste yeux de son ennemi, et tente de répandre sur eux une fumée infecte. Mais, sans se laisser effrayer, la vierge frappe à coups de pierres le bras de la furie ardente et les traits de feu de la sinistre fille. Elle fait tomber de ses mains les torches et les écarte ainsi de son visage sacré. Maintenant la courtisane est désarmée.

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« Sa vie s’enfuit chez les ombres » : la mort de Camille

Vitaque cum gemitu fugit indignata sub umbras*

Camille, fille du roi des Volsques Metabus, est une guerrière si adroite et si rapide qu’elle « court sur les épis de blé sans qu’ils courbent la tête ». Elle s’allie avec Turnus, roi des Rutules, contre Énée qui tente de s’installer dans le Latium suite à son départ de Troie. Alors que le combat est bien engagé, Camille est soudain distraite par les armes ornées d’or du prêtre Chlorée. Arruns profite de cette faiblesse passagère pour lancer son javelot sur la jeune femme…. La mort de Camille, proche par bien des traits d’autres morts féminines glorieuses comme celle de Penthésilée, est l’un des passages les plus émouvants de l’épopée virgilienne.

« Alors justement, Chlorée, depuis longtemps prêtre de Cybèle,

attirait de loin les regards par l’éclat de ses armes phrygiennes.

Il montait un cheval écumant, couvert, comme d’un plumage,

d’une peau ornée de mailles de bronze cousues de fil d’or.

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Des démons et des génies

Hic, quem dico, prorsus custos….*

Les Grecs les appelaient « démons » (daimones), les Latins, « génies » (genii), mais aussi Lares, Lémures, Larves, dieux-Mânes…. Ces « gardiens invisibles » évoluant entre les dieux et les hommes peuplent un monde intermédiaire, voire l’âme même des hommes. Apulée, dans un opuscule méconnu qui lui est attribué sans certitude, le De Deo Socratis (Du dieu de Socrate), décrit ces divinités, pour en arriver à présenter la plus célèbre : le fameux « démon  » de Socrate. D’un ton platonicien, il nous incite à tendre l’oreille pour, comme Socrate, écouter notre daimôn, ce « guide personnel », et suivre la voie de la philosophie, la seule qui vaille….

« Non, vous répondra Platon par ma bouche, non, les dieux ne sont pas tellement distincts et séparés des hommes, qu’ils ne puissent entendre nos vœux. Ils sont, il est vrai, étrangers au contact, mais non au soin des choses humaines. Il y a des divinités intermédiaires qui habitent entre les hauteurs du ciel et l’élément terrestre, dans ce milieu qu’occupe l’air, et qui transmettent aux dieux nos désirs et les mérites de nos actions : les Grecs les appellent démons.

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« Sous les ondes, des bois » : un déluge jupitérien

Omnia pontus erat…*

Révulsé par l’atroce festin que lui a servi Lycaon roi d’Arcadie, Zeus en conçoit un dégoût et une colère sans frein pour les hommes, et décide de les châtier : « On dirait que, par d’affreux serments, tous les hommes se sont voués au crime. Il faut donc, et tel est mon arrêt irrévocable, qu’ils reçoivent tous le châtiment qu’ils ont mérité.  » Mais c’est un mal pour un bien : il promet aux dieux , déçus de se voir bientôt privés de sacrifices et inquiets du devenir de la Terre livrée aux bêtes sauvages, une race d’hommes meilleure que la première…. Ce renouveau moral n’adviendra cependant qu’après un déluge, que Jupiter préfère au châtiment par le feu. Et Ovide de nous dépeindre magnifiquement cette punition aquatique, présente dans de nombreuses traditions…

« Déjà tous ses foudres allumés allaient frapper la terre ; mais il craint que l’éther même ne s’embrase par tant de feux, et que l’axe du monde n’en soit consumé. Il se souvient que les destins ont fixé, dans l’avenir, un temps où la mer, et la terre, et les cieux seront dévorés par les flammes, et où la masse magnifique de l’univers sera détruite par elles : il dépose ses foudres forgés par les Cyclopes ; il choisit un supplice différent. Le genre humain périra sous les eaux, qui, de toutes les parties du ciel, tomberont en torrents sur la terre.

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L’astrologue de Tibère

Ille, positus siderum ac spatia dimensus, haerere primo…*

Il est aisé d’abuser les puissants avides de prédictions flatteuses et rassurantes. C’est ce que semble déduire Tacite de la soit disant prédiction de l’astrologue Thrasylle à Tibère. Il est vrai que signaler d’un air inspiré un danger imminent au bord d’un précipice relève davantage du charlatanisme que d’une divine intuition, et ne peut impressionner qu’un crédule… qui se trouve être toutefois à la tête de l’Empire ! Le rationnel Tacite en vient à douter de l’art de la divination, et à s’interroger sur les destinées humaines…

« Je n’omettrai pas une prédiction de Tibère au consul Servius Galba. Il le fit venir, et, après un entretien dont le but était de le sonder, il lui dit en grec : « Et toi aussi, Galba, tu goûteras quelque jour à l’empire  » ; allusion à sa tardive et courte puissance, révélée à Tibère par sa science dans l’art des Chaldéens. Rhodes lui avait offert, pour en étudier les secrets, du loisir et un maître nommé Thrasylle, dont il éprouva l’habileté de la façon que je vais dire.

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« Ils sont esclaves, mais ils sont hommes »

Servi sunt ? immo homines…*

Vettius Agorius Praetextatus, éminent aristocrate, tient banquet pendant les vacances des Saturnales ; on y parle entre lettrés d’histoire ou de mythologie, quand la question de l’esclavage est soulevée par Evangelus, outré que son hôte ait pu mentionner la licence accordée aux esclaves durant les fêtes romaines des Saturnales… De ce texte, qui jette les derniers éclats du paganisme littéraire dans la Rome du début du Vème siècle, émerge un magnifique plaidoyer pour les esclaves, démontrant avec brio et rigueur « qu’il ne faut point mépriser la condition des esclaves, et parce que les dieux prennent soin d’eux, et parce qu’il est certain que plusieurs d’entre eux ont été fidèles, prévoyants, courageux, et même philosophes ».

« Je ne puis pas supporter, dit alors Evangélus, que notre ami Praetextatus, pour faire briller son esprit et démontrer sa faconde, ait prétendu tout à l’heure honorer quelque dieu en faisant manger les esclaves avec les maîtres ; comme si les dieux s’inquiétaient des esclaves, ou comme si aucune personne de sens voulût souffrir chez elle la honte d’une aussi ignoble société. (…) A ces paroles, tous furent saisis d’indignation. Mais Praetextatus souriant répliqua : (…) pour parler d’abord des esclaves, est-ce plaisanterie, ou bien penses-tu sérieusement qu’il y ait une espèce d’hommes que les dieux immortels ne jugent pas dignes de leur providence et de leurs soins? ou bien, par hasard, voudrais-tu ne pas souffrir les esclaves au nombre des hommes ?

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Mort héroïque d’un naturaliste

Iam navibus cinis incidebat….*

Pline l’Ancien, préfet de la flotte et éminent naturaliste, est en poste à Misène ; le 9 avant les kalendes de septembre de l’an 79, le Vésuve entre en éruption, et une nuée se forme, « ayant l’aspect et la forme d’un arbre et faisant surtout penser à un pin ». Tout d’abord intéressé par le phénomène naturel, Pline propose à son neveu, Pline le jeune, d’aller l’observer en bateau ; mais il reçoit entre-temps un billet d’une certaine Rectina, qui l’appelle à l’aide…

« Mon oncle change son plan et ce qu’il avait entrepris par amour de la science, il l’achève par héroïsme. Il fait sortir des quadrirèmes et s’embarque lui-même, avec l’intention de secourir, outre Rectina, beaucoup d’autres personnes (les agréments du rivage y avaient attiré bien d’autres visiteurs). Il gagne en toute hâte la région que d’autres fuient et vogue en ligne droite, le cap droit sur le point périlleux, si libre de crainte que toutes les phases du terrible fléau, tous ses aspects, à mesure qui’il les percevait du regard, étaient notés sous sa dictée ou par lui-même.

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Divines abeilles

Fervet opus redolentque thymo fragrantia mella…*

Les abeilles affairées, organisées, disciplinées, toujours prêtes au sacrifice pour la survie de la ruche, sont à l’origine d’une métaphore politique qui remonte à Homère. Virgile s’en empare dans ses admirables Géorgiques. « Glorieuses de produire leur miel », les abeilles incarnent les vertus romaines idéales, et la ruche préfigure une cité utopique fondée sur l’unité indivisible du corps social et sur un rapport fait d’équilibre et de frugalité à la nature. En des temps troublés, la régularité de ce microcosme évoque une paix des plus douces…

« Maintenant allons ! Je vais exposer les instincts merveilleux dont Jupiter lui-même a doté les abeilles, en récompense d’avoir, attirées par les bruyants accords et les retentissantes cymbales des Curètes, nourri le roi du ciel dans l’antre de Dicté (1).

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