Le cas de Pythion de Thasos

Ἄῤῥωστος τρίτος…*

Les traités hippocratiques dits des Épidémies sont riches de tableaux cliniques de malades. Succèdent ainsi à des descriptions du climat et du milieu, appelées « constitutions », et à des considérations théoriques sur la méthode médicale, des « fiches de malades », longtemps considérées comme un modèle de médecine clinique grâce au sens de l’observation objective dont témoignent les auteurs. Dans Épidémies III, traité le plus ancien où apparaissent ces fiches de malades, le médecin-rédacteur exerce en Grèce du Nord, dans des cités de la côte thrace ou de Thessalie. Arrêtons-nous à Thasos, où notre praticien fait une halte, pour y lire son compte-rendu jour par jour de la maladie de Pythion, pris de frissons et de fièvre. Ce compte-rendu est précédé de brèves instructions théoriques qui résument certains principes hippocratiques…

« Je regarde comme une partie importante de l’art de la médecine l’habileté à porter un juste jugement sur ce qui est écrit. Celui qui en a la connaissance, et qui sait en user, ne commettra pas, à mon sens, de graves erreurs dans la pratique.

Lire la Suite

Des démons et des génies

Hic, quem dico, prorsus custos….*

Les Grecs les appelaient « démons » (daimones), les Latins, « génies » (genii), mais aussi Lares, Lémures, Larves, dieux-Mânes…. Ces « gardiens invisibles » évoluant entre les dieux et les hommes peuplent un monde intermédiaire, voire l’âme même des hommes. Apulée, dans un opuscule méconnu qui lui est attribué sans certitude, le De Deo Socratis (Du dieu de Socrate), décrit ces divinités, pour en arriver à présenter la plus célèbre : le fameux « démon  » de Socrate. D’un ton platonicien, il nous incite à tendre l’oreille pour, comme Socrate, écouter notre daimôn, ce « guide personnel », et suivre la voie de la philosophie, la seule qui vaille….

« Non, vous répondra Platon par ma bouche, non, les dieux ne sont pas tellement distincts et séparés des hommes, qu’ils ne puissent entendre nos vœux. Ils sont, il est vrai, étrangers au contact, mais non au soin des choses humaines. Il y a des divinités intermédiaires qui habitent entre les hauteurs du ciel et l’élément terrestre, dans ce milieu qu’occupe l’air, et qui transmettent aux dieux nos désirs et les mérites de nos actions : les Grecs les appellent démons.

Lire la Suite

Promenade à Athènes

Περιήγησις τὴς Ἑλλάδος

Envie de faire un tour dans l’Athènes du 2ème siècle av. J.-C., à défaut de pouvoir sauter dans un avion ? Suivez Pausanias, voyageur-géographe, qui dans sa Périègèse ou Description de la Grèce parcourt la Grèce de l’Attique à la Locride, et découvrez l’Athènes antique comme si vous y étiez. En prime, la description d’œuvres d’art aujourd’hui disparues (tableaux, statues…), des rappels historiques, le récit de mythes et de légendes, la description d’us et coutumes… Bref, le Guide bleu de l’époque. Brèves antiques vous a sélectionné quelques extraits, sur le chemin qui mène du quartier dit Céramique à l’Érechthéion. Bonne promenade !

« Le quartier appelé le Céramique tient son nom du héros Kéramos, qu’on dit aussi fils de Dionysos et d’Ariane. Le portique royal est le premier à droite ; c’est là que siège celui des archontes annuels qui prend le titre de roi. Il y a sur le faîte de ce portique quelques figures en terre cuite, Thésée précipitant Sciron dans la mer, Héméra portant Céphale qu’elle enleva, dit-on, éprise de sa beauté. Elle eut de lui un fils nommé Phaéton qu’elle fit gardien de son temple, ainsi que le racontent plusieurs poètes, entre autres Hésiode dans ses vers sur les femmes célèbres [le Catalogue des femmes ou les Éhées]. (…)

Dans le portique qui est derrière sont peints les douze grands dieux, et sur le mur opposé, Thésée, la Démocratie et le Peuple.

Lire la Suite

« Sous les ondes, des bois » : un déluge jupitérien

Omnia pontus erat…*

Révulsé par l’atroce festin que lui a servi Lycaon roi d’Arcadie, Zeus en conçoit un dégoût et une colère sans frein pour les hommes, et décide de les châtier : « On dirait que, par d’affreux serments, tous les hommes se sont voués au crime. Il faut donc, et tel est mon arrêt irrévocable, qu’ils reçoivent tous le châtiment qu’ils ont mérité.  » Mais c’est un mal pour un bien : il promet aux dieux , déçus de se voir bientôt privés de sacrifices et inquiets du devenir de la Terre livrée aux bêtes sauvages, une race d’hommes meilleure que la première…. Ce renouveau moral n’adviendra cependant qu’après un déluge, que Jupiter préfère au châtiment par le feu. Et Ovide de nous dépeindre magnifiquement cette punition aquatique, présente dans de nombreuses traditions…

« Déjà tous ses foudres allumés allaient frapper la terre ; mais il craint que l’éther même ne s’embrase par tant de feux, et que l’axe du monde n’en soit consumé. Il se souvient que les destins ont fixé, dans l’avenir, un temps où la mer, et la terre, et les cieux seront dévorés par les flammes, et où la masse magnifique de l’univers sera détruite par elles : il dépose ses foudres forgés par les Cyclopes ; il choisit un supplice différent. Le genre humain périra sous les eaux, qui, de toutes les parties du ciel, tomberont en torrents sur la terre.

Lire la Suite

Léonidas aux Thermopyles

Λεωνίδης τε ἐν τούτῳ τῷ πόνῳ πίπτει ἀνὴρ γενόμενος ἄριστος…*

Septembre : il est temps de commémorer avec Hérodote la fameuse bataille des Thermopyles, qui se déroula en août ou septembre de l’année 480 av. J.-C. et opposa une alliance de cité grecques contre les Perses de Xerxès Ier. Xerxès, qui a juré de se venger des Grecs depuis la prise et l’incendie de Sarde en 498, campe alors dans la Trachinie, en Mélide ; en face, les Grecs, installés dans le défilé appelé Thermopyles. Parmi les Grecs qui y attendent le roi des Perses, on compte « trois cents Spartiates pesamment armés », passés à la postérité sous le nom de « Trois Cents ». Dans ce défilé, choisi par Thémistocle pour bloquer l’armée perse très supérieure en nombre, ces trois cents hommes de la garde royale spartiate vont affronter l’ennemi, aux côtés des seuls Thespiens et Thébains, formant une arrière-garde héroïque encouragée par un Léonidas préparé au sacrifice ultime pour sa patrie…

« Xerxès fit des libations au lever du soleil, et, après avoir attendu quelque temps, il se mit en marche vers l’heure où la place est ordinairement pleine de monde, comme le lui avait recommandé Éphialtes ; car en descendant la montagne le chemin est beaucoup plus court que lorsqu’il la faut monter et en faire le tour. Les Barbares s’approchèrent avec Xerxès. Léonidas et les Grecs, marchant comme à une mort certaine, s’avancèrent beaucoup plus loin qu’ils n’avaient fait dans le commencement, et jusqu’à l’endroit le plus large du défilé ; car jusqu’alors le mur leur avait tenu lieu de défense.

Lire la Suite

L’astrologue de Tibère

Ille, positus siderum ac spatia dimensus, haerere primo…*

Il est aisé d’abuser les puissants avides de prédictions flatteuses et rassurantes. C’est ce que semble déduire Tacite de la soit disant prédiction de l’astrologue Thrasylle à Tibère. Il est vrai que signaler d’un air inspiré un danger imminent au bord d’un précipice relève davantage du charlatanisme que d’une divine intuition, et ne peut impressionner qu’un crédule… qui se trouve être toutefois à la tête de l’Empire ! Le rationnel Tacite en vient à douter de l’art de la divination, et à s’interroger sur les destinées humaines…

« Je n’omettrai pas une prédiction de Tibère au consul Servius Galba. Il le fit venir, et, après un entretien dont le but était de le sonder, il lui dit en grec : « Et toi aussi, Galba, tu goûteras quelque jour à l’empire  » ; allusion à sa tardive et courte puissance, révélée à Tibère par sa science dans l’art des Chaldéens. Rhodes lui avait offert, pour en étudier les secrets, du loisir et un maître nommé Thrasylle, dont il éprouva l’habileté de la façon que je vais dire.

Lire la Suite

« Ils sont esclaves, mais ils sont hommes »

Servi sunt ? immo homines…*

Vettius Agorius Praetextatus, éminent aristocrate, tient banquet pendant les vacances des Saturnales ; on y parle entre lettrés d’histoire ou de mythologie, quand la question de l’esclavage est soulevée par Evangelus, outré que son hôte ait pu mentionner la licence accordée aux esclaves durant les fêtes romaines des Saturnales… De ce texte, qui jette les derniers éclats du paganisme littéraire dans la Rome du début du Vème siècle, émerge un magnifique plaidoyer pour les esclaves, démontrant avec brio et rigueur « qu’il ne faut point mépriser la condition des esclaves, et parce que les dieux prennent soin d’eux, et parce qu’il est certain que plusieurs d’entre eux ont été fidèles, prévoyants, courageux, et même philosophes ».

« Je ne puis pas supporter, dit alors Evangélus, que notre ami Praetextatus, pour faire briller son esprit et démontrer sa faconde, ait prétendu tout à l’heure honorer quelque dieu en faisant manger les esclaves avec les maîtres ; comme si les dieux s’inquiétaient des esclaves, ou comme si aucune personne de sens voulût souffrir chez elle la honte d’une aussi ignoble société. (…) A ces paroles, tous furent saisis d’indignation. Mais Praetextatus souriant répliqua : (…) pour parler d’abord des esclaves, est-ce plaisanterie, ou bien penses-tu sérieusement qu’il y ait une espèce d’hommes que les dieux immortels ne jugent pas dignes de leur providence et de leurs soins? ou bien, par hasard, voudrais-tu ne pas souffrir les esclaves au nombre des hommes ?

Lire la Suite

Un amant dévoué

παιδικὰ δὲ αὐτοῦ ἐγεγόνει, καὶ ἐν τῇ Αἰγύπτῳ ἐτελεύτησεν…*

La gloire posthume d’Antinoüs est inversement proportionnelle aux sources qui nous transmettent sa vie. L’amant de l’empereur Hadrien, d’une beauté mythique, sacrifia peut-être sa vie pour celle de son éraste, et fut après sa mort accidentelle dans le Nil, divinisé, à l’origine d’un culte et d’une ville égyptienne, Antinoopolis. Le halo de gloire quelque peu sulfureux qui entoure cette passion impériale n’est pourtant décrit que par quatre auteurs anciens, en des textes brefs mais qui ont permis toutes les rêveries…. Brèves antiques vous en offre aujourd’hui la concaténation.

« Pour lui, selon les habitudes des hommes heureux et opulents, (Hadrien) fit construire des palais, mit tous ses soins à ordonner des festins, à se procurer des statues et des tableaux : on le vit enfin rechercher, avec une scrupuleuse sollicitude, tous les raffinements du luxe et de la volupté. Dès lors mille bruits coururent à sa honte : on l’accusa d’avoir flétri l’honneur de jeunes garçons, d’avoir brûlé pour Antinoüs d’une passion contre nature

Lire la Suite

Mort héroïque d’un naturaliste

Iam navibus cinis incidebat….*

Pline l’Ancien, préfet de la flotte et éminent naturaliste, est en poste à Misène ; le 9 avant les kalendes de septembre de l’an 79, le Vésuve entre en éruption, et une nuée se forme, « ayant l’aspect et la forme d’un arbre et faisant surtout penser à un pin ». Tout d’abord intéressé par le phénomène naturel, Pline propose à son neveu, Pline le jeune, d’aller l’observer en bateau ; mais il reçoit entre-temps un billet d’une certaine Rectina, qui l’appelle à l’aide…

« Mon oncle change son plan et ce qu’il avait entrepris par amour de la science, il l’achève par héroïsme. Il fait sortir des quadrirèmes et s’embarque lui-même, avec l’intention de secourir, outre Rectina, beaucoup d’autres personnes (les agréments du rivage y avaient attiré bien d’autres visiteurs). Il gagne en toute hâte la région que d’autres fuient et vogue en ligne droite, le cap droit sur le point périlleux, si libre de crainte que toutes les phases du terrible fléau, tous ses aspects, à mesure qui’il les percevait du regard, étaient notés sous sa dictée ou par lui-même.

Lire la Suite

État de nature

Τῇ δὲ πέμπτῃ πρὸς τὴν ὑπώρειαν ἐπείγονται πανδημεὶ ποτοῦ χάριν…*

Historien méthodique, précis et attaché à ses sources, Diodore de Sicile (1er siècle av. J.-C.) fut un voyageur infatigable, qui recueillit nombre de faits et de témoignages non seulement par ses lectures, mais aussi en se rendant sur le terrain. Dans le livre III de sa Bibliothèque historique, il s’agit de l’Egypte : « Enfin, nous-même, pendant notre voyage en Egypte, nous avons eu des relations avec beaucoup de prêtres, et nous nous sommes entretenus avec un grand nombre d’envoyés éthiopiens. Après avoir soigneusement recueilli ce que nous avons appris de cette manière, et compulsé les récits des historiens, nous n’avons admis dans notre narration que les faits généralement avérés ». Cette quête du véridique ne l’empêche pas d’être amateur, comme on l’était à l’époque hellénistique, de l’étrange ou paradoxon. Les chapitres 15 à 18 nous dépeignent ainsi les mœurs surprenants des Ichthyophages, peuple éthiopien mangeur de poisson (« ichthus »), en une page d’ethnologie des plus dépaysantes….

« Nous avons ainsi fait suffisamment connaître ce qui concerne les Éthiopiens qui habitent à l’occident ; nous allons parler maintenant de ceux qui demeurent au midi et sur les bords de la mer Rouge (…). Nous dirons d’abord un mot des Ichthyophages qui peuplent tout le littoral, depuis la Carmanie et la Gédrosie jusqu’à l’extrémité la plus reculée du golfe Arabique.

Lire la Suite