De la vieillesse

tamen necesse fuit esse aliquid extremum…*

La vieillesse inspire peu notre époque, si ce n’est pour plaindre sa faiblesse. Cicéron met en scène Caton l’Ancien dans son De senectute (De la vieillesse) pour défendre le grand âge : la vieillesse est une époque de la vie dont on peut jouir si l’on a pratiqué la vertu et l’étude, si l’on a entretenu sa mémoire, trésor inestimable pour les Anciens, et si l’on sait préférer, « au soir de la vie », la sagesse des ans à l’action irréfléchie de la jeunesse. Florilège….

SCIPION. Bien souvent, Caton, nous vous admirons, moi et Lélius, de déployer en tout une haute et admirable sagesse, et surtout de ne montrer jamais que la vieillesse vous soit à charge; elle, si odieuse à la plupart des vieillards, qu’ils en trouvent, à leur dire, le fardeau plus dur que celui de l’Etna.

CATON. Vous admirez là, Scipion et Lélius, un mérite qui certes ne me coûte pas beaucoup. Tous les âges sont insupportables à ceux qui ne trouvent en eux-mêmes aucune ressource pour orner et remplir leur existence ; mais pour qui sait trouver en soi tous ses biens, les diverses conditions de notre nature où le cours des choses nous amène ne sont jamais des maux.

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« Il a tout subjugué, tout envahi » : Démosthène contre Philippe

 Ὁρᾶτε γάρ, ὦ ἄνδρες ᾿Αθηναῖοι, τὸ πρᾶγμα, οἷ προελήλυθ’ ἀσελγείας ἅνθρωπος…*

Amphipolis, Potidée, Méthone, la Thessalie, et pour un peu, les Thermopyles… Philippe de Macédoine ne cesse de conquérir, de menacer Athènes, de la priver de ses possessions, de se rapprocher de l’Attique. Le célèbre orateur Démosthène s’adresse aux Athéniens dès 351 av. J.-C., dans un discours extraordinaire aux accents patriotiques surnommé la Première Philippique, pour les faire renoncer à une paix illusoire avec Philippe et les pousser à prendre les armes. Se lançant ainsi dans un combat de près de 30 ans contre la Macédoine, qui se soldera par un échec politique et personnel, Démosthène met au cœur de son discours la nécessité de restructurer l’armée et la flotte, soumettant Athènes au choix de Thucydide : se reposer ou être libre.

« L’un d’entre vous, peut-être, pensant à cette nombreuse armée dont Philippe dispose, et à toutes les places qu’il a enlevées à la cité, le croira difficile à réduire : ce serait raisonner juste. Cependant, qu’il considère qu’autrefois Athènes avait sous son obéissance et Pydna, et Potidée, et Méthone, et le cercle entier de cette contrée ; que la plupart des peuples maintenant soumis à Philippe étaient libres, autonomes, et préféraient notre alliance à la sienne. Si donc alors Philippe se fût arrêté à ce raisonnement : « Seul, sans alliés, je ne puis attaquer les Athéniens, dont les nombreuses forteresses dominent mes frontières » ; non, ce qu’il a maintenant exécuté, il ne l’eût jamais entrepris ; non, il ne se fût pas élevé si haut. Mais il savait bien, lui, que toutes ces places sont des récompenses guerrières exposées au milieu de l’arène ; que naturellement les absents sont dépossédés par les présents, les indolents par les hommes hardis et infatigables.

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En terre de magie : le récit de Télyphron

Thessaliae, ubi sagae mulieres ora mortuorum passim demorsicant…*

Les Métamorphoses d’Apulée narrent l’histoire de Lucius, qui se déclare dès les premières pages du roman avide d’histoires sensationnelles. Comme il se doit, le parcours de Lucius en Thessalie, terre de haute magie, abonde en scènes nocturnes et en fables milésiennes riches de contes de sorcières et de fantômes, souvent obscènes. Reçu un soir au banquet de Byrrhène (livre III) , il entend en particulier le récit de Télyphron, malheureuse victime de sorcières dépeceuses de cadavres. Entre onirisme et burlesque, voilà un récit de table horrifique qui maltraite sans vergogne son (anti) héros…

« Ramenant alors la housse du lit en un monceau, comme point d’appui à son coude, (Télyphron) projette en avant le bras droit, et dispose ses doigts à la manière des orateurs, c’est-à-dire en fermant les deux derniers, et tenant étendus les autres, avec le pouce en saillie. Après ce préliminaire, notre homme commence ainsi : « J’étais encore en tutelle à Milet, quand l’idée me vint d’aller aux jeux olympiques. J’étais curieux au dernier point de visiter cette province célèbre. Après avoir parcouru toute la Thessalie, pour mon malheur j’arrive à Larissa.

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« Le plus grand fléau que Zeus ait créé, les femmes » : une page de misogynie

Âmes sensibles, s’abstenir : le poète Sémonide d’Amorgos (env. 7ème s. av. J.-C.) ne porte pas les femmes dans son cœur, le poème fameux surnommé « iambes des femmes » vous le prouve*. Avides, querelleuses, paresseuses, lubriques… Elles ne sont exemptes d’aucune tare, et sont un véritable fléau pour l’homme. Sémonide n’invente pas cette conception pour le moins misogyne de la gent féminine : elle est ancrée dans la mentalité grecque, et on la retrouve par exemple chez Hésiode, qui raconte la création de Pandora, « funeste présent » forgé par Zeus pour punir les hommes d’avoir profité du feu volé par le fils de Japet, Prométhée. Sémonide se fait ici moraliste, et incite femmes et demoiselles à la vertu, suivant le modèle de l’abeille industrieuse. Un délicieux anachronisme à l’époque de #Metoo !

« A l’origine ce fut sans la femme que le dieu conçut l’intelligence. Parmi les femmes, celle-ci, née d’une truie au poil hérissé, n’a aucun ordre dans sa maison ; chez elle tout roule pêle-mêle dans la poussière et dans l’ordure : elle ne se lave point, porte des vêtements malpropres et s’engraisse, assise sur son fumier.

Cette autre femme, le dieu l’a formée d’un renard malin; elle sait tout ; elle n’ignore rien de ce qui est bien, rien de ce qui est mal ; elle est tantôt méchante, tantôt bonne, et sa colère l’entraîne de divers côtés.

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« C’est n’être nulle part que d’être partout » : que l’immobilité est un bien

Distringit librorum multitudo…*

A la frustration du moment de ne pas pouvoir sortir de chez soi, Sénèque nous rétorque que c’est là où nous sommes le mieux, au milieu de lectures finement et utilement choisies, et d’amis fidèles. En somme, une consolation, mieux, une exhortation à l’immobilité et au retour à soi, pascalienne si elle n’était stoïcienne. Avec cette seconde lettre à Lucilius, revenons à l’indispensable choix du nécessaire…

« Des voyages et de la lecture.
Ce que tu m’écris et ce que j’apprends me fait bien espérer de toi. Tu ne cours pas çà et là, et ne te jettes pas dans l’agitation des déplacements. Cette mobilité est d’un esprit malade. Le premier signe, selon moi, d’une âme bien réglée, est de se fixer, de séjourner avec soi. Or prends-y garde : la lecture d’une foule d’auteurs et d’ouvrages de tout genre pourrait tenir du caprice et de l’inconstance. Fais un choix d’écrivains pour t’y arrêter et te nourrir de leur génie, si tu veux y puiser des souvenirs qui te soient fidèles.

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De l’art d’être un parasite

Qui de plus mal vu que le parasite, que le pique-assiette, qui profite de la table d’autrui sans le rémunérer autrement qu’en bouffonneries et flatteries ? N’est-il qu’un rebut de la société, qui doit être absolument rejeté par les honnêtes gens ? Non, répond Lucien, bien au contraire : le parasite, plus que le héros ou le philosophe, mène une vie agréable, ne commet pas de méfait, ne verse dans aucune passion, ne se commet pas en politique, n’a peur et ne manque de rien, jouit de la vie… le plus souvent à table. Bref, sans crainte ni reproche, de sa naissance à sa mort, le parasite est une incarnation de la vie bonne. On suspectera à juste titre une ironie mordante dans cet écrit satirique de Lucien, qui, pastichant Platon, Hésiode et tant d’autres, fait du parasite, figure bien connue de la société et de la littérature grecques, un repoussoir pour mieux brocarder son prochain. Alors, en ces temps de fêtes et de tablées abondantes, ne rejetons pas le parasite, qui a peut-être quelque chose à nous apprendre…

« LE PARASITE. Le parasite ne se rencontre jamais sur l’agora ni aux tribunaux ; tous ces endroits-là, j’imagine, conviennent plutôt aux sycophantes (1) : la sagesse et la modération y sont inconnues. Quant aux palestres (2), aux gymnases et aux festins, il les fréquente et en fait l’ornement. Or, voyez dans une palestre un philosophe ou un orateur dépouillé de ses vêtements ; mérite-t-il d’être comparé à un parasite pour la beauté du corps ? Est-il un d’eux qui, paraissant dans un gymnase, ne soit pas la honte du lieu ? Jamais philosophe, dans une garenne, n’osera tenir tête à une bête sauvage qui vient à sa rencontre; le parasite les attend toutes de pied ferme, il les reçoit sans crainte : il est accoutumé à les braver dans les festins.

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Des noms des couleurs

Luteus contra rufus color est dilutior…*

Une nouvelle incursion chez Aulu-Gelle, auteur fétiche de Brèves antiques, pour s’attarder sur la question des noms de couleurs. Michel Pastoureau de l’antiquité romaine, Aulu-Gelle rapporte les propos d’érudits s’interrogeant sur la richesse comparée des langues romaine et grecque pour dire le rouge et le vert. Bien avant Goethe, Gladstone ou Magnus, voici un court texte qui témoigne de l’intérêt philologique des Romains pour le nom des couleurs, dans la vie courante et dans la poésie !

« Entretien de M. Fronton et de Favorinus sur différentes espèces de couleurs, et sur leurs noms grecs et latins. Ce que c’est que la couleur appelée spadix.

Un jour le philosophe Favorinus allant voir M. Fronton, malade d’un accès de goutte, m’emmena avec lui dans cette visite. Nous trouvâmes l’illustre consulaire entouré d’une réunion d’hommes instruits. La conversation étant tombée sur les couleurs et leurs différents noms, on s’étonna que, pour désigner tant de nuances si variées, la langue ne fournit qu’un petit nombre de mots, la plupart d’un sens peu précis.

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L’éducation, « de l’enfance à la valeur humaine »

δεῖ δὴ τὴν παιδείαν μηδαμοῦ ἀτιμάζειν…*

Sur le chemin de Cnossos qui mène au temple de Jupiter. Trois interlocuteurs débattent de la meilleure constitution possible pour la Cité, et se trouvent nécessairement conduits à l’examen de la question de la paideia : l’éducation. Dans le dernier de ses dialogues, Les Lois, Platon, peut-être derrière le personnage de l’étranger d’Athènes, envisage la question éducative comme le fondement de la cité vertueuse ; à ce titre, elle est d’ailleurs présente dès le livre I. A Sparte, on n’éduque que le corps des futurs guerriers ; l’étranger d’Athènes va s’efforcer de démontrer que la véritable éducation est bien autre chose, et qu’elle doit mener l’homme vers sa plus haute valeur….

« [L’étranger d’Athènes] Je vais dire quelle nature il faut reconnaître à l’éducation ; examinez si mon propos vous agréé (…). Je prétends que quel que soit le domaine où l’homme doive un jour exceller, il faut qu’il s’y exerce dès sa prime enfance, qu’il trouve amusement et intérêt à tout ce qui s’y rapporte.

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Psychomachie

Iugulum transfigit gladio…*

La fin de l’Empire romain a vu fleurir une littérature chrétienne aujourd’hui peu connue, mais qui a nourri l’art de tout le Moyen Âge. Ainsi de la Psychomachie de Prudence, ou « Combat dans l’âme » : il s’agit du combat entre les vices et les vertus, qui se livrent bataille dans l’âme du chrétien. Patience et Colère, Vanité et Humilité, Sensualité et Sobriété s’affrontent ainsi en combats singuliers successifs ; que l’on se rassure : les vertus triomphent, et le Temple de l’âme finit ainsi par être consacré ! Prudence s’inspire fortement de l’Enéide: nouvelle épopée allégorique chrétienne, qui exprime « l’idéal moral et spirituel de l’ascétisme monastique qui se développe alors en Occident » (Maurice Lavarenne), la Psychomachie est un mélange unique et surprenant…. Retrouvons maintenant Chasteté et Luxure, prêtes à entrer en lice….

Le combat de Chasteté contre Luxure

Et c’est ensuite la vierge Chasteté qui dans la plaine herbeuse se présente prête à combattre ; elle resplendit dans son armure magnifique. La Luxure, fille de Sodome, munie de torches de son pays, l’attaque et lui lance au visage un tison de pin enduit de poix et de soufre brûlant ; elle cherche à atteindre avec les flammes les chaste yeux de son ennemi, et tente de répandre sur eux une fumée infecte. Mais, sans se laisser effrayer, la vierge frappe à coups de pierres le bras de la furie ardente et les traits de feu de la sinistre fille. Elle fait tomber de ses mains les torches et les écarte ainsi de son visage sacré. Maintenant la courtisane est désarmée.

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Aphrodite « compagnon de combat »

σὺ δ’ αὔτα
σύμμαχος ἔσσο…*

« Merveille du lyrisme grec », dont nous ne possédons plus que quelques fragments d’une oeuvre originellement de 9 volumes, Saphô de Lesbos incarne à elle seule la figure de la poétesse inspirée. Son ode à Aphrodite, en strophes dites sapphiques, seule oeuvre qui nous soit parvenue complète, est une invocation à la déesse de l’amour, non sur le ton de l’élégie, mais sur un ton guerrier : l’aimée aimera en retour, « qu’elle le veuille ou non » ! Aphrodite est le « compagnon d’armes » (traduction exacte du grec summachos) de Saphô dans ce qui s’apparente à une lutte pour l’amour…

A Aphrodite
 
 Aphrodite, fille de Dieu,
 Ô tisseuse immortelle au trône étincelant,
 Ne laisse pas mon cœur, écoutes-en mon vœu,
 Ô Reine, s'affliger sur les dégoûts pesants.  
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