Luteus contra rufus color est dilutior…*

Une nouvelle incursion chez Aulu-Gelle, auteur fétiche de Brèves antiques, pour s’attarder sur la question des noms de couleurs. Michel Pastoureau de l’antiquité romaine, Aulu-Gelle rapporte les propos d’érudits s’interrogeant sur la richesse comparée des langues romaine et grecque pour dire le rouge et le vert. Bien avant Goethe, Gladstone ou Magnus, voici un court texte qui témoigne de l’intérêt philologique des Romains pour le nom des couleurs, dans la vie courante et dans la poésie !

« Entretien de M. Fronton et de Favorinus sur différentes espèces de couleurs, et sur leurs noms grecs et latins. Ce que c’est que la couleur appelée spadix.

Un jour le philosophe Favorinus allant voir M. Fronton, malade d’un accès de goutte, m’emmena avec lui dans cette visite. Nous trouvâmes l’illustre consulaire entouré d’une réunion d’hommes instruits. La conversation étant tombée sur les couleurs et leurs différents noms, on s’étonna que, pour désigner tant de nuances si variées, la langue ne fournit qu’un petit nombre de mots, la plupart d’un sens peu précis.

« En effet, dit Favorinus, l’œil découvre bien plus de couleurs que les langues n’en distinguent ; car, sans parler des autres nuances, combien de variétés présentent les couleurs rouge et verte, dont le nom ne change pas ! Du reste, il est vrai que c’est dans la langue latine bien plus que dans la grecque que cette pénurie de termes se fait sentir : ainsi nous employons le mot rufus pour désigner la couleur rouge ; mais cette couleur diffère dans le feu, dans le sang, dans la pourpre, dans le safran : la langue latine ne donne rien pour exprimer ces diverses teintes, et les confond toutes sous un seul et même terme ; ou du moins, si elle permet de les désigner, c’est avec des mots tirés des objets mêmes qui en sont revêtus : par exemple, nous disons igneus et flammeus, couleur de feu, sanguineus, couleur de sang, croceus, couleur de safran, ostrinus, couleur de pourpre, aureus, couleur d’or. Je n’oublie point que, outre rufus, on dit encore russus et ruber ; mais ces deux derniers mots ne diffèrent en rien du premier, et ne s’appliquent peint aux variétés du rouge. Au contraire, les Grecs ont les mots ξανθὸς, ἐρυθρὸς, πυρρὸς, φοῖνιξ, qui indiquent dans le rouge les nuances plus ou moins foncées, et celles qui se composent du mélange de plusieurs teintes. »

Alors Fronton, prenant la parole à son tour, dit à Favorinus : « Je suis bien loin de nier que la langue grecque, que vous connaissez mieux que personne, soit plus riche et plus abondante que la nôtre : mais je ne vois pas qu’en fait de noms de couleurs, nous soyons aussi pauvres qu’il vous a plu de le dire. Loin d’être bornés, comme vous l’avez dit, à rufus et à ruber, pour désigner le rouge, nous avons dans notre langue, pour cette couleur, plus de noms que vous n’en avez cité tout à l’heure en grec ; en effet, n’avons-nous pas les mots fulvus, flavus, rubidus, phoeniceus, rutilus, luteus, spadix, qui expriment différentes nuances de rouge, le rouge vif et ardent, le rouge mêlé de vert, ou rembruni par une teinte de noir, ou éclairci par une teinte de vert pâle ? Phaeniceus, qui est tiré du mot grec φοῖνιξ, que vous citiez tout à l’heure, rutilus, et spadix, synonyme de phoeniceus, et venu comme lui du grec, désignent le rouge le plus brillant et le plus vif, tel que celui qui éclate sur les fruits du palmier avant leur parfaite maturité. Le nom même de ces fruits est l’origine des mots spadix et phœniceus. Une branche de palmier arrachée de l’arbre avec ses fruits s’appelle spadix chez les Doriens. Quant à fulvus, il s’applique aux objets qui offrent un mélange de rouge et de vert, et où c’est tantôt l’une, tantôt l’autre de ces deux couleurs qui domine. Ainsi Virgile, si scrupuleux dans le choix de ses expressions, a dit : fulva aquila (aigle), fulva iaspis (agate ou jaspe), fulvi galeri (bonnets des prêtres), fulvum aurum (or), arena fulva (sable) et fulvus leo (lion). Q. Ennius a dit dans ses Annales, aere fulva (airain). Flavus s’emploie pour la couleur composée de vert, de rouge et de blanc. Ainsi on applique au mot comœ l’épithète de flaventes. Virgile a fait de flavus un emploi dont quelques-uns se sont étonnés : il s’en est servi pour peindre le feuillage de l’olivier. Bien avant lui Paculus avait dit aqua flava (eau), et flavus pulvis (poussière). C’est dans ces vers charmants, que je me plais à rappeler ici :

« Laisse-moi répandre cette eau jaunissante sur tes pieds (lymphis flavis flavum), et essuyer la jaune poussière qui les couvre, avec ces mains qui si souvent, jadis, s’acquittèrent des mêmes soins envers Ulysse ; laisse-moi les frotter doucement, pour soulager ta fatigue ».

Rubidus indique un rouge sombre et tout chargé déteintes brunes. On appelle luteus, le rouge clair et délayé, dilutior, d’où vient peut-être ce nom. Ainsi donc, mon cher Favorinus, les Grecs n’ont pas pour les nuances du rouge plus de mots que nous : dans le vert même, nous distinguons tout autant de nuances qu’eux. Si Virgile, en parlant d’un cheval dans la couleur duquel il entre des tons verts, s’est servi du mot glaucus, rien ne l’empêchait d’employer le mot cœruleus : mais il a préféré le premier, qui vient du grec, comme étant plus usité. Si les Grecs avaient le mot γλαυκῶπις, pour exprimer la teinte glauque de certains yeux, nos ancêtres se servaient pour le même usage du mot cœsia, qui, selon Nigidius, a pour forme primitive cœlia, et désigne la couleur du ciel.

Lorsque Fronton eut fini de parler, Favorinus, charmé de l’étendue de son érudition et de l’élégance de son langage, lui dit : (…) « Parmi les savantes explications que vous nous avez données, et que j’ai entendues avec le plus grand plaisir, j’ai été charmé surtout de ce que vous nous avez dit sur la nuance désignée par le mot flavus. Grâce à vous, je comprends maintenant un beau passage du quatorzième livre d’Ennius, où j’avais rencontré une difficulté qu’il m’était impossible de résoudre :

« Aussitôt ils fendent doucement la surface unie de la mer jaunissante, et l’onde verdâtre écume sous la proue des nombreux vaisseaux ».

Je ne savais comment accorder ensemble ces deux expressions, la mer jaunissante et l’onde verdâtre ; mais puisque, comme vous nous l’avez appris, il entre dans la couleur jaune du blanc et du vert, le poète fait une peinture très juste, lorsqu’il appelle cette onde verdâtre qui écume, une mer jaunissante. »

*************

Texte : Aulu-Gelle, Nuits attiques, II 26, édition et traduction de Victor Verger et F. I. Fournier, 1820, CCO

Image: panier de figues, fresque de Pompéi (détail), photo de l’auteur

*Légende : « On appelle luteus, le rouge clair et délayé »…

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