Iugulum transfigit gladio…*

La fin de l’Empire romain a vu fleurir une littérature chrétienne aujourd’hui peu connue, mais qui a nourri l’art de tout le Moyen Âge. Ainsi de la Psychomachie de Prudence, ou « Combat dans l’âme » : il s’agit du combat entre les vices et les vertus, qui se livrent bataille dans l’âme du chrétien. Patience et Colère, Vanité et Humilité, Sensualité et Sobriété s’affrontent ainsi en combats singuliers successifs ; que l’on se rassure : les vertus triomphent, et le Temple de l’âme finit ainsi par être consacré ! Prudence s’inspire fortement de l’Enéide: nouvelle épopée allégorique chrétienne, qui exprime « l’idéal moral et spirituel de l’ascétisme monastique qui se développe alors en Occident » (Maurice Lavarenne), la Psychomachie est un mélange unique et surprenant…. Retrouvons maintenant Chasteté et Luxure, prêtes à entrer en lice….

Le combat de Chasteté contre Luxure

Et c’est ensuite la vierge Chasteté qui dans la plaine herbeuse se présente prête à combattre ; elle resplendit dans son armure magnifique. La Luxure, fille de Sodome, munie de torches de son pays, l’attaque et lui lance au visage un tison de pin enduit de poix et de soufre brûlant ; elle cherche à atteindre avec les flammes les chaste yeux de son ennemi, et tente de répandre sur eux une fumée infecte. Mais, sans se laisser effrayer, la vierge frappe à coups de pierres le bras de la furie ardente et les traits de feu de la sinistre fille. Elle fait tomber de ses mains les torches et les écarte ainsi de son visage sacré. Maintenant la courtisane est désarmée.

La Chasteté lui appuie son glaive sur la gorge et l’en transperce ; l’autre vomit des vapeurs brûlantes, qui s’élèvent d’un sang fangeux, et son souffle immonde, en s’exhalant, infecte l’air du voisinage. « Touchée ! » s’écrit la reine victorieuse ; « voilà cette fois ton dernier jour ; tu resteras à jamais abattue, et désormais tu n’auras plus l’audace de lancer tes flamme mortelles contre les serviteurs et les servante de Dieu, qui, dans le plus profond de leur âme chaste, ne brûlent que de l’amour fervent du Christ. Ainsi tu as pu, ô tourments des hommes, reprendre des forces, te ranimer, retrouver le souffle de ta vie éteinte, après que la tête coupée d’Holopherne eut inondé d’un sang libidineux son lit assyrien, après que la rude Judith eut méprisé la couche ornée de pierres précieuses du chef débauché, et réprimé à coups d’épée sa folie impudique. Elle remporta sur l’ennemi un trophée glorieux, cette femme dont la main ne tremble pas, et qui vengea ma cause avec l’audace que lui inspira le ciel. (…)

Tu es le premier pas vers le chemin de la mort, tu es la porte du trépas ; en souillant les corps, tu plonges les âmes dans le Tartare. Cache désormais ta tête dans l’horrible abîme, fléau maintenant glacé. Meurs, prostituée, va chez les Mânes, soit enfermé dans l’Averne, soit précipité au fond ténébreux de la nuit. Que là-bas le fleuve de feu t’entraînes, que le fleuve noir et les tourbillon de soufre te roulent à travers les flots retentissants ; n’attaque plus les chrétiens, ô la plus grande des furies, afin que leurs corps se conservent purs pour leur Roi ».

Après ces paroles, la Chasteté, joyeuse d’avoir mis à mort la Luxure, lava dans les eaux du Jourdain son glaive infecté : comme une rose rouge, y était resté du sang corrompu qui avait tâché, lors de la blessure, le fer brillant. Donc, avec sagesse, elle purifie, victorieuse, sa lame victorieuse dans l’eau du fleuve ; elle efface par l’ablution la souillure qu’y a faite la gorge de l’ennemi. Mais elle ne se contente pas de remettre au fourreau le glaive purifié : de peur qu’en cachette la rouille n’attaque de rugosités malpropres l’éclat de l’épée lavée, dans le temple catholique, près de l’autel de la source divine, elle la consacre, pour qu’elle y brille, étincelante, d’une lumière éternelle ». 

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Texte : Prudence, Psychomachie. Contre Symmaque, Maurice Lavarenne et Jean-Louis Charlet, Belles Lettres, Paris, 2002.

Image : L’épée de Judith, Louis Finson. CCO.

* Légende : « elle lui transperce la gorge de son épée… »

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