Hic, quem dico, prorsus custos….*

Les Grecs les appelaient « démons » (daimones), les Latins, « génies » (genii), mais aussi Lares, Lémures, Larves, dieux-Mânes…. Ces « gardiens invisibles » évoluant entre les dieux et les hommes peuplent un monde intermédiaire, voire l’âme même des hommes. Apulée, dans un opuscule méconnu qui lui est attribué sans certitude, le De Deo Socratis (Du dieu de Socrate), décrit ces divinités, pour en arriver à présenter la plus célèbre : le fameux « démon  » de Socrate. D’un ton platonicien, il nous incite à tendre l’oreille pour, comme Socrate, écouter notre daimôn, ce « guide personnel », et suivre la voie de la philosophie, la seule qui vaille….

« Non, vous répondra Platon par ma bouche, non, les dieux ne sont pas tellement distincts et séparés des hommes, qu’ils ne puissent entendre nos vœux. Ils sont, il est vrai, étrangers au contact, mais non au soin des choses humaines. Il y a des divinités intermédiaires qui habitent entre les hauteurs du ciel et l’élément terrestre, dans ce milieu qu’occupe l’air, et qui transmettent aux dieux nos désirs et les mérites de nos actions : les Grecs les appellent démons.

Messagers de prières et de bienfaits entre les hommes et les dieux, ces démons portent et reportent des uns aux autres, d’un côté les demandes, de l’autre les secours ; interprètes auprès des uns, génies secourables auprès des autres, comme le pense Platon dans son Banquet, ils président aussi aux révélations, aux enchantements des magiciens, à tous les présages. Chacun d’eux a ses attributions particulières. Ils composent les songes, découpent les victimes, règlent le volet le chant des oiseaux, inspirent les devins, lancent la foudre, font briller les éclairs, et s’occupent enfin de tout ce qui nous révèle l’avenir : toutes choses que nous devons croire commandées par la volonté, la providence et les ordres des dieux, et accomplies par le soin, l’obéissance et le ministère des démons. (…)

Tous ces mouvements et beaucoup d’autres conviennent à la nature moyenne des démons, qui, par le lieu qu’ils habitent et par la nature de leur esprit, tiennent le milieu entre les dieux et les hommes, ayant l’immortalité des uns et les passions des autres. En effet, de même que nous ils éprouvent tout ce qui excite les âmes ou qui les adoucit : ils sont irrités par la colère, touchés par la pitié, séduits par les dons, apaisés par les prières, exaspérés par les injures, charmés par les honneurs : enfin, semblables aux hommes, ils sont soumis à la diversité des passions. On peut les définir ainsi : les démons sont des êtres animés, raisonnables et sensibles, dont le corps est aérien et la vie éternelle : de ces cinq attributs, les trois premiers leur sont communs avec les hommes, le quatrième leur est propre; ils partagent le dernier avec les dieux immortels, dont ils ne diffèrent que par la sensibilité. Je les appelle sensibles, non sans raison, puisque leur âme est soumise aux mêmes agitations que la nôtre. (…)

Car, dans une certaine signification, l’âme humaine, même enfermée dans le corps, est appelé démon : « Cette ardeur nous vient-elle, Euryale, des dieux? Ou divinisons-nous nos désirs furieux »? Ainsi un bon désir de l’âme, c’est un dieu bienfaisant. De là vient que plusieurs, comme il a été dit, appellent « eu-daimon » (heureux) celui dont le démon est bon, c’est-à-dire, dont l’âme est formée par la vertu. Dans notre langue, on peut nommer ce démon, génie (genius) ; je ne sais si l’expression est parfaitement juste, mais je hasarde ce terme, parce que le dieu qu’il représente est l’âme de chaque homme : dieu immortel, et qui cependant naît en quelque sorte avec l’homme ; aussi les prières dans lesquelles nous invoquons le « génie » et « Génita » me semblent expliquer la formation et le nœud de notre être, lorsqu’elles désignent, sous deux noms, l’âme et le corps, dont l’assemblage constitue l’homme. Dans un autre sens, on appelle encore démon l’âme humaine qui, après avoir payé son tribut à la vie, se dégage du corps ; je trouve que, dans l’ancienne langue des Latins, on la nommait « Lémure ». Parmi ces Lémures il en est qui, divinités paisibles et bienfaisantes de la famille, sont chargés du soin de leur postérité ; ils portent le nom de Lares domestiques. D’autres au contraire, privés d’un séjour heureux, expient les crimes de leur vie dans une sorte d’exil ; et, vain effroi des bons, fléaux des méchants, ils errent au hasard : on les désigne généralement sous le nom de « Larves ». Mais quand on n’est pas assuré du sort des uns ou des autres, ni si un génie est lare ou larve, on le nomme « dieu Mâne ». Ce titre de dieu n’est qu’une marque de respect ; car on n’appelle véritablement dieux que ceux dont la vie fut réglée selon les lois de la justice et de la vertu, et qui, divinisés ensuite par les hommes, reçurent des temples et des hommages ; comme Amphiaraüs en Béotie, Mopsus en Afrique, Osiris en Égypte, tel autre chez une autre nation, Esculape partout.

Cette division des démons ne regarde que ceux qui vécurent dans un corps humain ; mais il y a une autre espèce de démons non moins nombreux, supérieurs en puissance, d’une nature plus auguste et plus élevée, qui ne furent jamais soumis aux liens et aux chaînes du corps, et qui ont un pouvoir certain et déterminé. De ce nombre sont le Sommeil et l’Amour, qui exercent une influence opposée ; l’Amour, qui fait veiller ; le Sommeil, qui fait dormir. C’est dans cet ordre plus élevé que Platon met ces arbitres et ces témoins de nos actions, ces gardiens invisibles à tous, toujours présents, toujours instruits de nos actes et de nos pensées. Lorsque nous quittons la vie, ce génie qui a été donné à chacun de nous saisit l’homme confié à sa garde, et l’entraîne devant le tribunal suprême ; là il l’assiste dans sa défense, il rétorque ses mensonges, il confirme ses paroles, s’il dit vrai ; enfin c’est sur son témoignage que la sentence est portée. Ainsi donc, vous tous qui écoutez cette divine sentence que Platon prononce par ma bouche, réglez sur ce principe vos passions, vos actes et vos pensées, et n’oubliez pas que, pour ces gardiens, il n’est aucun secret au dedans ou au dehors de notre cœur ; que votre génie assiste à toute votre vie, qu’il voit tout, qu’il comprend tout, et, comme la conscience, pénètre dans les replis les plus cachés du cœur. Ce génie, c’est une sentinelle, un guide personnel, un censeur intime, un curateur particulier, un observateur assidu, un témoin inséparable, un juge familier qui improuve le mal, qui applaudit au bien ; qui doit être étudié, connu, honoré avec un soin religieux ; à qui nous devons, comme Socrate, l’hommage de notre justice et de notre innocence. Car, dans l’incertitude des événements, il prévoit pour nous ; dans le doute, il nous conseille ; dans le danger, il nous protège ; dans la misère, il vient à notre secours : il peut, tantôt par des songes, tantôt par des signes, quelquefois par sa présence visible, lorsqu’elle est nécessaire, il peut éloigner le malheur, appeler le succès, nous relever ou affermir notre fortune, éclaircir les nuages de la vie, nous guider dans le bonheur ou corriger l’adversité.

Et maintenant qui s’étonnera si Socrate, cet homme éminemment parfait, sage au dire d’Apollon lui-même, connut et honora son dieu, son gardien, son lare familier (je puis l’appeler ainsi) qui écartait de lui tout ce qu’il fallait écarter, qui le protégeait contre tous les dangers, qui lui donnait tous les conseils nécessaires? Et, alors que sa sagesse défaillait, que ses avis étaient impuissants, qu’il fallait des présages, c’était lui encore qui chassait le doute du cœur de Socrate par une révélation divine. En effet, il y a dans la vie bien des circonstances où les sages eux-mêmes sont forcés de recourir aux oracles et aux devins. (…) Si le génie retenait presque toujours Socrate au moment d’agir, s’il ne l’excitait jamais, c’est par une raison que nous avons déjà dite ; c’est que Socrate, homme éminemment parfait, accomplissant tous ses devoirs avec ardeur, n’avait pas besoin d’être excité, mais seulement d’être retenu, lorsque ses actions pouvaient amener quelque danger ; et ces avertissements l’engageaient à différer pour le moment des entreprises qu’il reprendrait plus tard ou par d’autres moyens.(…)

Je suis persuadé que la plupart d’entre vous hésitent à croire ce que je viens de dire, et s’étonnent que la forme d’un démon ait apparu à Socrate. Mais Aristote rapporte (et c’est un témoignage imposant) que les pythagoriciens trouvaient fort étrange, lorsque quelqu’un disait n’avoir jamais vu de démons. Si donc chacun peut voir leur divine image, pourquoi cela ne serait-il pas arrivé à Socrate, à lui que la sagesse avait élevé au rang des dieux suprêmes ? Car ce qu’il y a de plus semblable et de plus agréable à un dieu, c’est un homme d’une parfaite vertu; un homme qui l’emporte autant sur les autres mortels qu’il est lui-même inférieur aux dieux immortels.

Que ne sommes-nous plutôt stimulés par l’exemple et le souvenir de Socrate ? Pourquoi la crainte de ces dieux ne nous porte-t-elle pas à l’étude de la même philosophie ? Je ne sais ce qui nous empêche ; et je m’étonne surtout que, désirant tous le bonheur, et sachant qu’il ne réside que dans l’âme, et que, pour vivre heureux, il faut cultiver notre âme, je m’étonne que nous ne la cultivions pas. Celui qui veut avoir la vue perçante doit soigner ses yeux, au moyen desquels il voit ; celui qui veut courir avec rapidité doit soigner ses pieds, qui lui servent à courir ; et celui qui veut lutter au pugilat doit fortifier ses bras, au moyen desquels il lutte : enfin tous les autres membres demandent un soin conforme à leurs fonctions. Cela est clair pour tout le monde ; aussi ne puis-je assez m’étonner et ne puis-je comprendre que l’homme ne cultive pas son âme à l’aide de sa raison. Car enfin il est nécessaire pour tous de savoir vivre. »

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Texte : Apulée de Madaure, Traité du dieu de Socrate, chap. VI sqq, in Apulée, traduction nouvelle par M. V. Bétolaud (…), Paris, Garnier frères, 1883

Image : Alcibiade recevant les leçons de Socrate (détail), François-André Vincent, 1776, musée Fabre, Montpellier, CCO

*Légende : « Ce génie, c’est une sentinelle… »

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