« Ils sont esclaves, mais ils sont hommes »

Servi sunt ? immo homines…*

Vettius Agorius Praetextatus, éminent aristocrate, tient banquet pendant les vacances des Saturnales ; on y parle entre lettrés d’histoire ou de mythologie, quand la question de l’esclavage est soulevée par Evangelus, outré que son hôte ait pu mentionner la licence accordée aux esclaves durant les fêtes romaines des Saturnales… De ce texte, qui jette les derniers éclats du paganisme littéraire dans la Rome du début du Vème siècle, émerge un magnifique plaidoyer pour les esclaves, démontrant avec brio et rigueur « qu’il ne faut point mépriser la condition des esclaves, et parce que les dieux prennent soin d’eux, et parce qu’il est certain que plusieurs d’entre eux ont été fidèles, prévoyants, courageux, et même philosophes ».

« Je ne puis pas supporter, dit alors Evangélus, que notre ami Praetextatus, pour faire briller son esprit et démontrer sa faconde, ait prétendu tout à l’heure honorer quelque dieu en faisant manger les esclaves avec les maîtres ; comme si les dieux s’inquiétaient des esclaves, ou comme si aucune personne de sens voulût souffrir chez elle la honte d’une aussi ignoble société. (…) A ces paroles, tous furent saisis d’indignation. Mais Praetextatus souriant répliqua : (…) pour parler d’abord des esclaves, est-ce plaisanterie, ou bien penses-tu sérieusement qu’il y ait une espèce d’hommes que les dieux immortels ne jugent pas dignes de leur providence et de leurs soins? ou bien, par hasard, voudrais-tu ne pas souffrir les esclaves au nombre des hommes ?

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Mort héroïque d’un naturaliste

Iam navibus cinis incidebat….*

Pline l’Ancien, préfet de la flotte et éminent naturaliste, est en poste à Misène ; le 9 avant les kalendes de septembre de l’an 79, le Vésuve entre en éruption, et une nuée se forme, « ayant l’aspect et la forme d’un arbre et faisant surtout penser à un pin ». Tout d’abord intéressé par le phénomène naturel, Pline propose à son neveu, Pline le jeune, d’aller l’observer en bateau ; mais il reçoit entre-temps un billet d’une certaine Rectina, qui l’appelle à l’aide…

« Mon oncle change son plan et ce qu’il avait entrepris par amour de la science, il l’achève par héroïsme. Il fait sortir des quadrirèmes et s’embarque lui-même, avec l’intention de secourir, outre Rectina, beaucoup d’autres personnes (les agréments du rivage y avaient attiré bien d’autres visiteurs). Il gagne en toute hâte la région que d’autres fuient et vogue en ligne droite, le cap droit sur le point périlleux, si libre de crainte que toutes les phases du terrible fléau, tous ses aspects, à mesure qui’il les percevait du regard, étaient notés sous sa dictée ou par lui-même.

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Divines abeilles

Fervet opus redolentque thymo fragrantia mella…*

Les abeilles affairées, organisées, disciplinées, toujours prêtes au sacrifice pour la survie de la ruche, sont à l’origine d’une métaphore politique qui remonte à Homère. Virgile s’en empare dans ses admirables Géorgiques. « Glorieuses de produire leur miel », les abeilles incarnent les vertus romaines idéales, et la ruche préfigure une cité utopique fondée sur l’unité indivisible du corps social et sur un rapport fait d’équilibre et de frugalité à la nature. En des temps troublés, la régularité de ce microcosme évoque une paix des plus douces…

« Maintenant allons ! Je vais exposer les instincts merveilleux dont Jupiter lui-même a doté les abeilles, en récompense d’avoir, attirées par les bruyants accords et les retentissantes cymbales des Curètes, nourri le roi du ciel dans l’antre de Dicté (1).

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La Pythie de Delphes et les secrets du destin de Rome

Quis latet hic superum? quod numen ab aethere pressum
dignatur caecas inclusum habitare cauernas?…*

Le Sénat romain, en exil, vient de choisir Pompée contre César : on se prépare au combat et à la guerre civile. Alors que les événements s’accélèrent et que l’affrontement menace, un certain Appius, quelque peu inquiet de l’issue de la guerre à venir et de son propre sort, force la  Sibylle de Delphes, Phémonoé, à rendre son oracle. Au beau milieu de son épopée réaliste, baroque et stoïcienne, Lucain insère un magnifique interlude qui nous emmène au cœur du sanctuaire le plus sacré de Grèce, voir la Pythie donner sa vie pour que la parole du dieu -forcément ambiguë- parvienne aux mortels qui osent la lui extorquer….

« Après l’assemblée, le sénat prend les armes ; et tandis que les peuples et les chefs se livrent au sort de la guerre, le timide Appius est le seul qui n’ose en courir les hasards. Appius, pour s’assurer des événements, consulte les dieux et se fait ouvrir le sanctuaire de l’oracle de Delphes, fermé depuis longtemps aux mortels.

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Ce que vivent les roses…

Quam longa una dies, aetas tam longa rosarum

Le poncif poétique de la rose éphémère, symbole d’une fragile jeunesse et de l’amour, n’est pas né d’hier : Ausone (Decimus Magnus Ausonius), homme de lettres et homme politique du Bas-Empire (IVème siècle), qui vécut près de Bordeaux et fut considéré comme l’un des premiers poètes de langue latine en France, y consacre dans son recueil des Idylles un texte à mi-chemin entre poésie et anecdote, qui renouvelle ce qui était d’ores et déjà un cliché. Car d’Homère à Stace, les poètes n’ont jamais renoncé à évoquer la rose et sa beauté, déjà glorifiées par Sappho : « Si Jupiter voulait donner une reine aux fleurs, la rose serait la reine de toutes les fleurs. Elle est l’ornement de la terre, la plus belle des plantes, l’œil des fleurs, l’émail des prairies, une beauté toujours suave et éclatante ; elle exhale l’amour, attire et fixe Vénus (…) ». Cette ode inspira directement Ronsard…

« C’était au printemps : la douce haleine du matin et sa piquante fraîcheur annonçaient le retour doré du jour. La brise froide encore, qui précédait les coursiers de l’Aurore, invitait à devancer les feux du soleil. J’errais par les sentiers et les carrés arrosés d’un jardin, dans l’espoir de me ranimer aux émanations du matin. Je vis la bruine peser suspendue sur les herbes couchées, ou retenue sur la tige des légumes ; et, sur les larges feuilles du chou, se jouer les gouttes rondes et lourdes encore de cette eau céleste. Je vis les riants rosiers que cultive Paestum (1) briller humides au nouveau lever de Lucifer (2).

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Le corps et la gloire

En tibi, inquit, ut sentias, quam uile corpus sit iis, qui magnam gloriam uident, dextramque accenso ad sacrificum foculo inicit…*

En 507 av. J.-C., Porsenna, roi étrusque, marche contre Rome pour rétablir les Tarquins sur le trône. Durant le siège de la ville, un jeune patricien, Caïus Mucius, fait preuve d’un courage hors norme qui amène Porsenna à retirer ses troupes de la colline du Janicule et à conclure la paix avec Rome. Son sacrifice par le feu le rapprocherait, selon Dumézil, de Týr, dieu nordique de la guerre juste et de la justice qui sacrifia sa main dans la gueule du loup Fenrir. Cet épisode fondateur, rapporté ici par Tite-Live, définit le rapport que doit entretenir le héros romain avec son propre corps, ce « vile corpus », ce « corps sans valeur » qui doit être sacrifié à la gloire…

« Le blocus de Rome continuait, ainsi que le manque de blé et son extrême cherté, et Porsenna se flattait de prendre la ville sans quitter ses positions, quand Caïus Mucius, jeune patricien qui trouvait honteux que le peuple romain, esclave des rois, n’eût jamais été assiégé, en aucun guerre, par aucun ennemi, et que ce même peuple, devenu libre fût assiégé par ces mêmes Étrusques, dont il a avait souvent mis en déroute les armées, Mucius donc, pensant qu’il fallait, par quelque grand coup d’audace, venger cette honte, décida de pénétrer – et, d’abord, de sa seule initiative- dans le camp ennemi.

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« Legiones redde ». Un désastre romain

Otto_Albert_Koch_Varusschlacht_1909
Inclusus siluis, paludibus, insisiis ab eo hoste ad internecionem trucidatus est…*

Suétone rapporte qu’Auguste fut si consterné par la défaite totale de Varus à Teutobourg en l’an 9 qu’il se laissa pousser la barbe et les cheveux durant plusieurs mois en signe de deuil et qu’il « se frappait de temps en temps la tête contre la porte, en s’écriant :  » Quintilius Varus, rends-moi mes légions ! » (legiones redde)… Ce désastre, surnommé « désastre de Varus » (clades Variana) par les historiens de l’époque, était inégalé dans l’histoire romaine depuis Cannes, et vit le massacre par les Germains de 3 légions et de leurs auxiliaires … soit près de 9000 hommes ! Il s’agit d’une défaite décisive, qui mit un frein définitif à l’expansion de Rome en Germanie. C’est grâce à Velleius Paterculus que nous connaissons les détails de cette humiliation de l’Empire par des barbares « nés pour le mensonge ». Velleius Paterculus, originaire d’une vieille famille d’origine municipale, préfet de la cavalerie sous Auguste, a composé une histoire romaine qui jette sur cette bataille de la forêt de Teutobourg un éclat tragique…

« CXVII. César venait à peine de terminer la guerre de Pannonie et de Dalmatie quand, moins de cinq jours après qu’il eut achevé une tâche si importante, des lettres funestes arrivèrent de Germanie. Elles annonçaient la mort de Varus, le massacre de trois légions, de trois corps de cavalerie et de six cohortes. La fortune ne nous fut indulgente que sur un point … et le personnage de Varus demande qu’on s’y arrête.

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« Des astres qui inspirent la terreur »

HALLEY
Cometas Graeci vocant, nostri crinitas, horrentes crine sanguineo et comarum modo in vertice hispidas….*

Comètes à la crinière couleur de sang, en forme  de corne ou de tonneau, à la chevelure argentée, aux reflets de glaive, fatales et terrifiantes, météores flamboyants… Pline l’Ancien, dans ses Histoires naturelles, dresse un fascinant catalogue historico-astronomique de ces corps célestes. Les écrits d’Aristote attribuaient l’origine des comètes à des sécrétions atmosphériques qui s’enflamment occasionnellement. Plus tard, Sénèque a opposé à Aristote le fait que ces comètes ne sont pas affectées par le vent et ne peuvent donc être d’origine atmosphérique : ce sont donc des corps astronomiques. Pline ne tranche pas, mais, toujours rationnel et se gardant des superstitions, note qu’ « ils sont indépendants des causes variées, fruit d’une imagination subtile, auxquelles la plupart les attribuent »….

« XXII. Dans le ciel même, des étoiles naissent soudainement ; il y en a plusieurs espèces. Les Grecs appellent comètes, les Romains étoiles chevelues, des astres qui inspirent la terreur par une crinière couleur de sang, et qui semblent hérissés sur le sommet.

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Vivre à Rome, un enfer selon Juvénal

Pompéi
Nam quae meritoria somnum admittunt? Magnis opibus dormitur in urbe…*

La qualité des constructions y est déplorable, le prix des loyers, exorbitant, avoir son bout de jardin est un rêve inaccessible, le bruit y rend insomniaque et finalement fou, la circulation et la foule font de toute tentative de sortie une tentative de suicide, on y reçoit sur la tête tout et surtout n’importe quoi que jettent négligemment des habitants sans aucun civisme, et l’on s’y fait sauvagement agresser la nuit. Bienvenue dans la Rome de Juvénal, qui dans sa troisième Satire dresse un tel tableau de la vie à la romaine (pour les plus pauvres s’entend) que seul le souvenir de l’âge d’or de la Ville éternelle l’en peut consoler.

Jamais à Volsinie, à Tibur, à Préneste,

Le paisible habitant, en son réduit modeste,

A-t-il craint de se voir sous son toit écrasé ?

À Rome chaque jour on s’y trouve exposé.

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« Il est temps, Hécate…. »

…et triste laeua comparans sacrum manu
pestes uocat quascumque feruentis creat harena Libyae…*

Tremblez devant Médée la magicienne, invocatrice des forces infernales, emplie d’une « furor » qui noie sous des flots de haine et de rage la raison et la décence commune.

Après avoir aidé Jason, dont elle est tombée éperdument amoureuse, à s’emparer de la Toison d’or, Médée a fui avec son héros et les Argonautes à Corinthe, chez le roi Créon. Mais Jason l’abandonne, il va épouser Créuse, la fille de Créon. C’est bien mal connaître Médée, qui a quitté sa patrie, trompé son père et dépecé son jeune frère Absyrtos de ses propres mains pour favoriser la réussite de son amant, de croire qu’elle va accepter cette trahison sans « tout briser »…

Dans l’acte IV de l’extraordinaire Médée de Sénèque, la magicienne « déploie toute (la) puissance et toutes (les) ressources » de sa magie et en appelle à Hécate sous les yeux horrifiés de sa nourrice….

La nourrice

– Mon âme est saisie d’horreur et d’effroi ; un malheur affreux se prépare. Le courroux de Médée s’augmente et s’enflamme d’une manière effrayante, et ses fureurs passées renaissent. Je l’ai vue souvent, dans ses transports, attaquer les dieux, et forcer le ciel même à lui obéir ; mais ce qu’elle médite en ce moment doit être plus terrible encore et plus étrange : car à peine s’est-elle échappée d’ici, d’un pas furieux, pour se renfermer dans son funeste sanctuaire, qu’elle a déployé toute sa puissance, et mis en œuvre des secrets qu’elle-même avait toujours redoutés, et tout ce qu’elle connaît de maléfices cachés, mystérieux, inconnus.

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