La Pythie de Delphes et les secrets du destin de Rome

Quis latet hic superum? quod numen ab aethere pressum
dignatur caecas inclusum habitare cauernas?…*

Le Sénat romain, en exil, vient de choisir Pompée contre César : on se prépare au combat et à la guerre civile. Alors que les événements s’accélèrent et que l’affrontement menace, un certain Appius, quelque peu inquiet de l’issue de la guerre à venir et de son propre sort, force la  Sibylle de Delphes, Phémonoé, à rendre son oracle. Au beau milieu de son épopée réaliste, baroque et stoïcienne, Lucain insère un magnifique interlude qui nous emmène au cœur du sanctuaire le plus sacré de Grèce, voir la Pythie donner sa vie pour que la parole du dieu -forcément ambiguë- parvienne aux mortels qui osent la lui extorquer….

« Après l’assemblée, le sénat prend les armes ; et tandis que les peuples et les chefs se livrent au sort de la guerre, le timide Appius est le seul qui n’ose en courir les hasards. Appius, pour s’assurer des événements, consulte les dieux et se fait ouvrir le sanctuaire de l’oracle de Delphes, fermé depuis longtemps aux mortels.

Lire la Suite

Ce que vivent les roses…

Quam longa una dies, aetas tam longa rosarum

Le poncif poétique de la rose éphémère, symbole d’une fragile jeunesse et de l’amour, n’est pas né d’hier : Ausone (Decimus Magnus Ausonius), homme de lettres et homme politique du Bas-Empire (IVème siècle), qui vécut près de Bordeaux et fut considéré comme l’un des premiers poètes de langue latine en France, y consacre dans son recueil des Idylles un texte à mi-chemin entre poésie et anecdote, qui renouvelle ce qui était d’ores et déjà un cliché. Car d’Homère à Stace, les poètes n’ont jamais renoncé à évoquer la rose et sa beauté, déjà glorifiées par Sappho : « Si Jupiter voulait donner une reine aux fleurs, la rose serait la reine de toutes les fleurs. Elle est l’ornement de la terre, la plus belle des plantes, l’œil des fleurs, l’émail des prairies, une beauté toujours suave et éclatante ; elle exhale l’amour, attire et fixe Vénus (…) ». Cette ode inspira directement Ronsard…

« C’était au printemps : la douce haleine du matin et sa piquante fraîcheur annonçaient le retour doré du jour. La brise froide encore, qui précédait les coursiers de l’Aurore, invitait à devancer les feux du soleil. J’errais par les sentiers et les carrés arrosés d’un jardin, dans l’espoir de me ranimer aux émanations du matin. Je vis la bruine peser suspendue sur les herbes couchées, ou retenue sur la tige des légumes ; et, sur les larges feuilles du chou, se jouer les gouttes rondes et lourdes encore de cette eau céleste. Je vis les riants rosiers que cultive Paestum (1) briller humides au nouveau lever de Lucifer (2).

Lire la Suite

Le corps et la gloire

En tibi, inquit, ut sentias, quam uile corpus sit iis, qui magnam gloriam uident, dextramque accenso ad sacrificum foculo inicit…*

En 507 av. J.-C., Porsenna, roi étrusque, marche contre Rome pour rétablir les Tarquins sur le trône. Durant le siège de la ville, un jeune patricien, Caïus Mucius, fait preuve d’un courage hors norme qui amène Porsenna à retirer ses troupes de la colline du Janicule et à conclure la paix avec Rome. Son sacrifice par le feu le rapprocherait, selon Dumézil, de Týr, dieu nordique de la guerre juste et de la justice qui sacrifia sa main dans la gueule du loup Fenrir. Cet épisode fondateur, rapporté ici par Tite-Live, définit le rapport que doit entretenir le héros romain avec son propre corps, ce « vile corpus », ce « corps sans valeur » qui doit être sacrifié à la gloire…

« Le blocus de Rome continuait, ainsi que le manque de blé et son extrême cherté, et Porsenna se flattait de prendre la ville sans quitter ses positions, quand Caïus Mucius, jeune patricien qui trouvait honteux que le peuple romain, esclave des rois, n’eût jamais été assiégé, en aucun guerre, par aucun ennemi, et que ce même peuple, devenu libre fût assiégé par ces mêmes Étrusques, dont il a avait souvent mis en déroute les armées, Mucius donc, pensant qu’il fallait, par quelque grand coup d’audace, venger cette honte, décida de pénétrer – et, d’abord, de sa seule initiative- dans le camp ennemi.

Lire la Suite

« Legiones redde ». Un désastre romain

Otto_Albert_Koch_Varusschlacht_1909
Inclusus siluis, paludibus, insisiis ab eo hoste ad internecionem trucidatus est…*

Suétone rapporte qu’Auguste fut si consterné par la défaite totale de Varus à Teutobourg en l’an 9 qu’il se laissa pousser la barbe et les cheveux durant plusieurs mois en signe de deuil et qu’il « se frappait de temps en temps la tête contre la porte, en s’écriant :  » Quintilius Varus, rends-moi mes légions ! » (legiones redde)… Ce désastre, surnommé « désastre de Varus » (clades Variana) par les historiens de l’époque, était inégalé dans l’histoire romaine depuis Cannes, et vit le massacre par les Germains de 3 légions et de leurs auxiliaires … soit près de 9000 hommes ! Il s’agit d’une défaite décisive, qui mit un frein définitif à l’expansion de Rome en Germanie. C’est grâce à Velleius Paterculus que nous connaissons les détails de cette humiliation de l’Empire par des barbares « nés pour le mensonge ». Velleius Paterculus, originaire d’une vieille famille d’origine municipale, préfet de la cavalerie sous Auguste, a composé une histoire romaine qui jette sur cette bataille de la forêt de Teutobourg un éclat tragique…

« CXVII. César venait à peine de terminer la guerre de Pannonie et de Dalmatie quand, moins de cinq jours après qu’il eut achevé une tâche si importante, des lettres funestes arrivèrent de Germanie. Elles annonçaient la mort de Varus, le massacre de trois légions, de trois corps de cavalerie et de six cohortes. La fortune ne nous fut indulgente que sur un point … et le personnage de Varus demande qu’on s’y arrête.

Lire la Suite

« Des astres qui inspirent la terreur »

HALLEY
Cometas Graeci vocant, nostri crinitas, horrentes crine sanguineo et comarum modo in vertice hispidas….*

Comètes à la crinière couleur de sang, en forme  de corne ou de tonneau, à la chevelure argentée, aux reflets de glaive, fatales et terrifiantes, météores flamboyants… Pline l’Ancien, dans ses Histoires naturelles, dresse un fascinant catalogue historico-astronomique de ces corps célestes. Les écrits d’Aristote attribuaient l’origine des comètes à des sécrétions atmosphériques qui s’enflamment occasionnellement. Plus tard, Sénèque a opposé à Aristote le fait que ces comètes ne sont pas affectées par le vent et ne peuvent donc être d’origine atmosphérique : ce sont donc des corps astronomiques. Pline ne tranche pas, mais, toujours rationnel et se gardant des superstitions, note qu’ « ils sont indépendants des causes variées, fruit d’une imagination subtile, auxquelles la plupart les attribuent »….

« XXII. Dans le ciel même, des étoiles naissent soudainement ; il y en a plusieurs espèces. Les Grecs appellent comètes, les Romains étoiles chevelues, des astres qui inspirent la terreur par une crinière couleur de sang, et qui semblent hérissés sur le sommet.

Lire la Suite

Vivre à Rome, un enfer selon Juvénal

Pompéi
Nam quae meritoria somnum admittunt? Magnis opibus dormitur in urbe…*

La qualité des constructions y est déplorable, le prix des loyers, exorbitant, avoir son bout de jardin est un rêve inaccessible, le bruit y rend insomniaque et finalement fou, la circulation et la foule font de toute tentative de sortie une tentative de suicide, on y reçoit sur la tête tout et surtout n’importe quoi que jettent négligemment des habitants sans aucun civisme, et l’on s’y fait sauvagement agresser la nuit. Bienvenue dans la Rome de Juvénal, qui dans sa troisième Satire dresse un tel tableau de la vie à la romaine (pour les plus pauvres s’entend) que seul le souvenir de l’âge d’or de la Ville éternelle l’en peut consoler.

Jamais à Volsinie, à Tibur, à Préneste,

Le paisible habitant, en son réduit modeste,

A-t-il craint de se voir sous son toit écrasé ?

À Rome chaque jour on s’y trouve exposé.

Lire la Suite

« Il est temps, Hécate…. »

…et triste laeua comparans sacrum manu
pestes uocat quascumque feruentis creat harena Libyae…*

Tremblez devant Médée la magicienne, invocatrice des forces infernales, emplie d’une « furor » qui noie sous des flots de haine et de rage la raison et la décence commune.

Après avoir aidé Jason, dont elle est tombée éperdument amoureuse, à s’emparer de la Toison d’or, Médée a fui avec son héros et les Argonautes à Corinthe, chez le roi Créon. Mais Jason l’abandonne, il va épouser Créuse, la fille de Créon. C’est bien mal connaître Médée, qui a quitté sa patrie, trompé son père et dépecé son jeune frère Absyrtos de ses propres mains pour favoriser la réussite de son amant, de croire qu’elle va accepter cette trahison sans « tout briser »…

Dans l’acte IV de l’extraordinaire Médée de Sénèque, la magicienne « déploie toute (la) puissance et toutes (les) ressources » de sa magie et en appelle à Hécate sous les yeux horrifiés de sa nourrice….

La nourrice

– Mon âme est saisie d’horreur et d’effroi ; un malheur affreux se prépare. Le courroux de Médée s’augmente et s’enflamme d’une manière effrayante, et ses fureurs passées renaissent. Je l’ai vue souvent, dans ses transports, attaquer les dieux, et forcer le ciel même à lui obéir ; mais ce qu’elle médite en ce moment doit être plus terrible encore et plus étrange : car à peine s’est-elle échappée d’ici, d’un pas furieux, pour se renfermer dans son funeste sanctuaire, qu’elle a déployé toute sa puissance, et mis en œuvre des secrets qu’elle-même avait toujours redoutés, et tout ce qu’elle connaît de maléfices cachés, mystérieux, inconnus.

Lire la Suite

« Énorme Python, ô serpent inconnu… »

448px-Delacroix,_Eugène_-_Apollo_Slays_Python_(detail)_-_1850-1851
Illa quidem nollet, sed te quoque, maxime Python,
Tum genuit, populisque nouis, incognita serpens,
Terror eras…. *

Où l’on apprend qu’aux origines, la Terre enfantait d’elle-même animaux et créatures monstrueuses autochtones ; où l’on découvre les origines de Python, première victime du carquois du jeune Apollon ; où l’on observe enfin une approche de la génération fondée sur une union du feu et de l’eau qui aurait toute sa place dans la Psychanalyse du feu de Gaston Bachelard. Suivons Ovide, « inspiré par son génie », sur les pentes d’une montage émergée des eaux du Déluge….

« Spontanément la terre engendra d’autres animaux de formes diverses,

lorsque l’humidité ancienne se fut évaporée sous le feu du soleil,

lorsque sous l’effet de la chaleur la fange et les marais humides

se gonflèrent et lorsque les semences fécondes des choses,

nourries dans le sol vivifiant, comme dans le sein d’une mère,

eurent grandi et pris avec le temps un certain aspect.

Lire la Suite

Lucrèce et la physique quantique : une affaire d’atomes

Titvs-Lvcretivs-Carvs-De-rerum-natura_MG_0207.tif
Quod superest, vacuas auris animum sagacem   semotum a curis adhibe veram ad rationem*

Aujourd’hui, un peu de physique quantique avec Lucrèce.

Dans son étude de la Nature, le De Rerum Natura , Lucrèce postule en suivant les traces  de son maître grec Épicure l’existence du vide, au sein duquel les corps (corpora), les objets (res), se meuvent ; les éléments constitutifs de toute chose sont les atomes, nommés rerum primordia ou simplement primordia. Lire la Suite

De amicitia

IMG_2045
Qua quidem haud scio an excepta sapientia nihil melius homini sit a dis immortalibus datum…*

D’après Cicéron, l’amitié est ce qu’il y a de plus beau et de plus certain dans la vie des hommes, juste après la sagesse. Difficile de contester ce classement.

(Re)découvrez ce très beau texte, composé en 44 av. J.-C. à la demande de son ami Atticus, dans lequel Cicéron décrit une amitié désintéressée, celle des boni – les « gens de bien »-, qui sans être eux-mêmes des sages peuvent partager les valeurs essentielles avec ceux qu’ils ont choisis sur le chemin de leur existence, vivants ou morts ; car la véritable amicitia transcende les générations. L’amitié est ici un choix moral, qui contribue aussi à fonder l’harmonie et la paix sociale. 

« En définitive, nous en déciderons avec, comme on dit, notre bonne grosse jugeote. Toutes les personnes qui, dans leur conduite, dans leur vie, ont fait preuve de loyauté, d’intégrité, d’équité, de générosité, qui n’ont en elles ni cupidité, ni passions, ni inconstance, et sont douées d’une grande force d’âme, comme l’ont été les hommes que je nommais il y a un instant, toutes peuvent, je pense, être rangées parmi les gens de bien: ce qui les caractérise, puisqu’ils suivent, autant qu’un être humain le peut, la nature qui est le meilleur des guides pour vivre de la bonne façon.

Lire la Suite