…et triste laeua comparans sacrum manu
pestes uocat quascumque feruentis creat harena Libyae…*

Tremblez devant Médée la magicienne, invocatrice des forces infernales, emplie d’une « furor » qui noie sous des flots de haine et de rage la raison et la décence commune.

Après avoir aidé Jason, dont elle est tombée éperdument amoureuse, à s’emparer de la Toison d’or, Médée a fui avec son héros et les Argonautes à Corinthe, chez le roi Créon. Mais Jason l’abandonne, il va épouser Créuse, la fille de Créon. C’est bien mal connaître Médée, qui a quitté sa patrie, trompé son père et dépecé son jeune frère Absyrtos de ses propres mains pour favoriser la réussite de son amant, de croire qu’elle va accepter cette trahison sans « tout briser »…

Dans l’acte IV de l’extraordinaire Médée de Sénèque, la magicienne « déploie toute (la) puissance et toutes (les) ressources » de sa magie et en appelle à Hécate sous les yeux horrifiés de sa nourrice….

La nourrice

– Mon âme est saisie d’horreur et d’effroi ; un malheur affreux se prépare. Le courroux de Médée s’augmente et s’enflamme d’une manière effrayante, et ses fureurs passées renaissent. Je l’ai vue souvent, dans ses transports, attaquer les dieux, et forcer le ciel même à lui obéir ; mais ce qu’elle médite en ce moment doit être plus terrible encore et plus étrange : car à peine s’est-elle échappée d’ici, d’un pas furieux, pour se renfermer dans son funeste sanctuaire, qu’elle a déployé toute sa puissance, et mis en œuvre des secrets qu’elle-même avait toujours redoutés, et tout ce qu’elle connaît de maléfices cachés, mystérieux, inconnus.

Puis, étendant la main gauche sur son autel funeste, elle appelle tous les fléaux qu’enfantent les sables brûlants de la Libye, et ceux que les cimes glacées du Taurus tiennent enchaînés sous la neige éternelle ; elle appelle tous les monstres : attirés par ses évocations magiques, des reptiles sans nombre s’élancent de leurs retraites. Un vieux serpent s’avance, traînant avec effort sa masse énorme ; il allonge les trois dards de sa langue, et cherche des yeux la proie qu’il doit dévorer ; mais les paroles magiques le troublent, il replie ses anneaux, et ramène tout son corps en spirales. « C’est peu de chose, dit Médée, que ces monstres nés dans les parties basses de la terre : c’est au ciel même qu’il faut demander ses poisons. Le temps est venu de m’élever au dessus des enchantements vulgaires ; il faut qu’à ma voix descende le serpent monstrueux qui s’étend comme un vaste fleuve dans l’étendue du ciel, et presse dans ses nœuds immenses les deux monstres, dont le plus grand favorise les Grecs, et le plus petit les Tyriens. Le Serpentaire ouvrira ses bras qui enchaînent l’immense reptile, et le forcera d’épancher ses poisons. Je veux aussi, par mes enchantements, attirer Python, qui osa combattre contre deux divinités ; je veux avoir en ma puissance l’hydre de Lerne, avec toutes ses têtes hideuses qui renaissaient toujours sous le bras victorieux d’Alcide. Et toi aussi, viens, dragon vigilant de Colchos, qui t’endormis pour la première fois à mes accents magiques. »

Après avoir évoqué tous ces monstres, elle mêle ensemble les herbes funestes qui naissent sur les sommets inaccessibles de l’Eryx et parmi les éternels frimas du Caucase, arrosé du sang de Prométhée ; et celles qui servent à empoisonner les flèches des guerriers de l’Arabie Heureuse, des archers mèdes ou des Parthes légers ; et celles que, sous un ciel glacé, les Suèves recueillent dans la célèbre forêt Hercynienne. Tous les poisons que la terre produit au printemps de l’année quand les oiseaux font leurs nids, ceux qu’elle engendre en hiver quand les frimas ont dépouillé les forêts de leur verte parure, et que la force du froid a resserré toutes choses ; toutes les plantes dont le poison mortel est caché dans la fleur, toutes celles dont il faut tordre les racines pour en extraire les sucs malfaisants, Médée les tient entre ses mains. Cette herbe vient du mont Athos en Thessalie, cette autre du Pinde orgueilleux ; c’est sur les sommets du Pangée que celle-ci a laissé tomber sa tête encore tendre sous le tranchant de la faux. Une partie de ces plantes a été cueillie sur les bords du Tigre aux eaux rapides et profondes ; une autre, sur les rives du Danube ; une autre dans ces plaines arides où l’Hydaspe roule ses flots tièdes et pleins de diamants, et sur les rivages du Bétis qui donne son nom à la contrée qu’il arrose avant de décharger ses eaux tranquilles dans la mer d’Hespérie. Les unes ont été coupées avec le fer avant le lever du soleil ; les autres dans les ténèbres de la nuit la plus profonde ; celles-ci enfin sont tombées sous l’ongle enchanté de la magicienne.Elle prend tous ces végétaux mortels, exprime le venin des serpents, y mêle le sang d’oiseaux funestes, le cœur du triste hibou et les entrailles vivantes de la chouette au cri lugubre. La cruelle magicienne réunit ces éléments divers, pénétrés du feu le plus actif et du froid le plus rigoureux. Elle ajoute à leurs poisons des paroles non moins redoutables. Mais j’entends le bruit de ses pas furieux ; elle prononce les évocations magiques, et le monde s’ébranle à ses premiers accents.

Médée

– Je vous invoque, ombres silencieuses, divinités funèbres, aveugle Chaos, ténébreux palais du roi des enfers, cavernes de la mort défendues par les fleuves du Tartare ! Âmes coupables, arrachez-vous un instant à vos supplices, et venez assister à ce nouvel hymen ! Que la roue qui déchire les membres d’Ixion s’arrête et le laisse toucher la terre ; que Tantale puisse enfin boire au gré de son envie les eaux de Pyrène. Il me faut pour le beau-père de mon époux le plus affreux de vos tourments. Que le rocher roulant de Sisyphe cesse de fatiguer ses bras ; et vous, Danaïdes, qui vous consumez en vain à remplir vos tonneaux, venez toutes, l’œuvre qui doit s’accomplir en ce jour est digne de vous ! Et toi, qu’appellent mes enchantements, astre des nuits, descends sur la terre sous la forme la plus sinistre, et avec toutes les terreurs qu’inspirent tes trois visages !

C’est pour toi que, suivant l’usage de mon pays, brisant les nœuds qui retiennent ma chevelure, j’ai erré pieds nus dans les forêts solitaires, fait tomber la pluie par un ciel sans nuages, abaissé les mers, et contraint l’Océan de refouler ses vagues impuissantes jusque dans ses plus profonds abîmes. J’ai, par ma puissance, troublé l’harmonie des mondes, fait luire en même temps le flambeau du jour et les astres de la nuit, et forcé l’Ourse du pôle à se plonger dans les flots qu’elle ne doit jamais toucher. J’ai changé l’ordre des saisons ; j’ai fait naître les fleurs du printemps parmi les feux de l’été, et montré des moissons inconnues sous les glaces de l’hiver. J’ai forcé les flots impétueux du Phase à remonter vers leur source ; j’ai arrêté le cours du Danube et enchaîné ses ondes menaçantes qui s’écoulent par tant de bras ; j’ai fait gronder les flots, j’ai soulevé les mers sans le secours des vents. Au seul bruit de ma voix, une antique et sombre forêt a perdu son ombrage ; le soleil, interrompant sa carrière, s’est arrêté au milieu du ciel ; les Hyades s’ébranlent à mes terribles accents. Il est temps, Hécate, de venir assister à tes noirs sacrifices. C’est pour toi que, d’une main sanglante, j’ai formé cette couronne qu’entoure neuf fois le serpent qui fut un des membres du géant Typhée dont la révolte ébranla le trône de Jupiter. C’est ici le sang d’un perfide ravisseur que Nessus donna en mourant à Déjanire ; c’est ici la cendre du bûcher de l’Œta ; elle est imprégnée du poison qui consuma le corps d’Hercule. Tu vois ici le tison d’Althée, sœur tendre autant que mère impie dans sa vengeance. Voici les plumes des Harpyes laissées par elles dans un antre inaccessible, en fuyant la poursuite de Zétès ; en voici d’autres arrachées aux oiseaux du Stymphale, blessés par les flèches trempées dans le sang de l’hydre de Lerne.

Mais l’autel retentit : je reconnais ses trépieds qu’agite une déesse favorable. Je vois le char rapide d’Hécate, non celui qu’elle guide à travers les nuits quand son visage forme un cercle parfait de lumière argentée, mais celui qu’elle monte quand, vaincue par les enchantements des magiciennes de Thessalie, elle prend une figure sombre et effrayante, et resserre la courbe qu’elle doit décrire dans le ciel. J’aime cette lumière pâle et blafarde que tu verses dans les airs, ô déesse ; frappe les nations d’une horreur inconnue ; le son des cymbales corinthiennes va venir à ton secours ; je l’offre un sacrifice solennel sur des gazons sanglants, et j’en allume le feu nocturne avec cette torche retirée du milieu des tombeaux. C’est pour toi qu’en tournant ainsi ma tête, je prononce les paroles sacrées ; c’est pour toi que mes cheveux épars sont à peine retenus par une bandelette flottante, comme dans la cérémonie des funérailles ; c’est pour toi que je secoue ce rameau de cyprès trempé dans les eaux du Styx ; c’est pour toi que, découvrant mon sein jusqu’à la ceinture, je vais me percer les bras avec ce couteau sacré, et répandre mon sang sur l’autel. Accoutume-toi, ma main, à tirer le glaive, et à faire couler un sang qui m’est cher. Je me suis frappée, et la liqueur sacrée s’est répandue. Si tu trouves que je t’invoque trop souvent, pardonne à mes prières importunes. Aujourd’hui, comme toujours, c’est Jason qui me force d’implorer ton assistance. Pénètre d’un venin puissant cette robe que je destine à Créuse ; et qu’aussitôt qu’elle l’aura revêtue, il en sorte une flamme active qui dévore jusqu’à la moelle de ses os. J’ai enfermé dans ce collier d’or un feu invisible que j’ai reçu de Prométhée, si cruellement puni pour le vol qu’il a fait au ciel, et qui m’a enseigné l’art d’en combiner la puissance funeste. Vulcain aussi m’a donné un autre feu caché sous une mince enveloppe de soufre. J’ai de plus des feux vivants de la foudre, tirés du corps de Phaéton, enfant du Soleil ainsi que moi. J’ai des flammes de la Chimère ; j’en ai d’autres qui viennent de la poitrine embrasée du taureau de Colchos ; je les ai mêlées avec le fiel de Méduse, pour leur conserver toute leur vertu.

Augmente l’énergie de ces poisons, divine Hécate ! nourris les semences de feu que recèlent ces présents que je veux offrir ; fais qu’elles échappent à la vue et résistent au toucher ; que la chaleur entre dans le sein et dans les veines de ma rivale ; que ses membres se décomposent, que ses os se dissipent en fumée, et que la chevelure embrasée de cette nouvelle épouse jette plus de flammes que les torches de son hymen !

Mes vœux sont exaucés : l’audacieuse Hécate a fait entendre un triple aboiement ; les feux de sa torche funèbre ont donné le signal.Le charme est accompli : il faut appeler mes enfants, qui porteront de ma part ces dons précieux à ma rivale. Allez, allez, tristes enfants d’une mère infortunée. Par des présents et par des prières, tâchez de gagner le cœur d’une maîtresse et d’une marâtre. Allez, et revenez vite, afin que je puisse encore jouir de vos embrassements. »

********************

Médée, Sénèque, acte IV sc. 1 et 2, traduction par E. Greslou, chez C. L. F. Panckoucke, 1834

Illustration: F. Sandys, Medea, Birmingham Museum and Art Gallery (CCO)

*Traduction de la légende : « Puis, étendant la main gauche sur son autel funeste, elle appelle tous les fléaux qu’enfantent les sables brûlants de la Libye »…

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