Jusqu’au XIXème siècle, les éditions des œuvres d’Homère ne se contentent pas de proposer au lecteur l’Iliade et l’Odyssée : elle font également figurer la Batrachomyomachie, qui fut longtemps considérée de la main du poète, malgré les doutes formulés par certains, dont Henri Estienne. Homère, auteur d’une épopée qui voit s’affronter des rats et des grenouilles ?… Ce combat parodique et fort drôle reprend les codes de la poésie épique et les détourne avec brio. Découvrez la raison d’une querelle dont les échos montent jusqu’à l’Olympe. Qui, des rats ou des grenouilles, l’emportera ?… Les paris sont ouverts.

Invocation aux Muses

« Muses, daignez abandonner les hauteurs de l’Hélicon, venez dans mon âme m’inspirer mes vers. Mes tablettes sont placées sur mes genoux, je vais apprendre à tous les hommes une grande querelle, ouvrage terrible du dieu Mars : comment les rats marchèrent contre les grenouilles, comment ils imitèrent dans leurs exploits ces mortels qui passent pour être les géants fils de la Terre.

Aux origines de la guerre : Psicharpax se noie

Voici quel fut le principe de la guerre :
Un jour un rat échappé aux poursuites d’un chat, et pressé par la soif, se désaltérait au bord d’un étang. Son menton velu trempait dans l’eau, dont il se gorgeait à plaisir. Une grenouille, heureuse habitante de ces marais, habile à croasser sur plus d’un ton, l’ayant aperçu lui parla ainsi :
« Etranger, qui donc es-tu ?  quel pays as-tu quitté pour venir sur nos bords ? qui t’a donné le jour ? Prends garde à ne pas déguiser la vérité. Si tu me parais mériter mon affection, je te conduirai dans ma demeure, et je te ferai les présents de l’hospitalité. C’est Physignathe [qui a les joues gonflées] qui te parle. Je suis la reine de cet étang ; j’y suis honorée comme telle, et j’ai toujours régné sur les autres grenouilles. (…) Ta beauté, ton air courageux, me font connaître que tu es fort au-dessus de ceux de ton espèce. Tu es sans doute un grand roi décoré du sceptre ou habile guerrier. Mais, en grâce, ne diffère plus à me faire connaître ton origine. »
Psicharpax [voleur de miettes]  lui répondit en ces mots :
« Comment peux-tu ne pas connaître ma race ? Elle est connue aux hommes, aux dieux, et à tous les oiseaux habitants de l’air. Mon nom est Psicharpax ; je suis le fils du généreux Troxarte, la fille du prince Pternotrocte, Lychomyle est ma mère. Elle me donna le jour au fond d’une cabane et me nourrit avec des figues, des noix et des mets de toute espèce. Comment pourrais-tu me recevoir comme ton ami ? puisqu’il n’y a rien de commun entre nous. Tu passes la vie au fond des eaux, et moi je me nourris comme les hommes, je me nourris de tout ce qu’ils amassent pour eux-mêmes. Rien n’échappe à l’avidité de mes recherches : ni le pain qu’on entasse dans des corbeilles, ni ces gâteaux aux larges bords assaisonnés avec beaucoup de sésame, ni les morceaux de jambon, ni les foies d’animaux recouverts de graisse blanche, ni le fromage frais, ni ces délicieux gâteaux de miel dont les dieux mimes sont friands, en un mot rien de ce que les cuisiniers apprêtent pour les repas et qu’ils relèvent de mille assaisonnements divers. Jamais on ne m’a vu fuir dans un combat au fort du danger ; c’est alors que je m’élance avec ardeur dans les premiers rangs. J’approche sans crainte d’un homme, malgré l’énormité de sa stature (…) Mais ce que je redoute surtout, c’est le chat, cet ennemi cruel qui parvient à nous saisir à l’entrée même des trous où nous nous réfugions. Je ne mange ni raves, ni choux, ni courges ; la verte poirée et le céleri ne sont pas dignes de me nourrir. Ce sont là des mets faits pour vous et vos marécages. »
Physignathe sourit à ces mots et répliqua ainsi : « Ami, tu fais bien le glorieux et tout cela au sujet de ton ventre! Je pourrais vanter moi aussi les merveilles qu’on voit chez nous, soit dans nos marais, soit sur terre. Le maître des dieux a donné aux grenouilles la faculté de vivre dans plus d’un élément : il nous est libre de parcourir les terres en sautant ou de nous plonger dans les eaux. Si tu es curieux de t’en convaincre, la chose est facile : viens sur mon dos, serre-moi fortement dans la crainte de périr, et tu goûteras un plaisir infini à visiter ma demeure ! »

A ces mots, elle lui présente la croupe. Psicharpax y saute d’un léger bond et la tient embrassée par le cou.
Ravi de voir Physignathe nager sous lui, Psicharpax ne se sentait pas d’aise en considérant les divers renfoncements de la rive qui formaient autant de petits ports voisins les uns des autres. Bientôt l’onde devenant agitée, il se sentit mouillé ; alors il a recours aux larmes, aux plaintes inutiles et tardives, il s’arrache des poils et replie ses pieds sous son ventre. Une situation si étrange le jette dans un trouble extrême : tantôt il porte ses regards vers le bord ; tantôt, en proie à de mortelles alarmes, il gémit et soupire amèrement. D’abord il abaisse sa queue à la surface des eaux, et, s’en servant comme d’une rame, il la traîne après soi. Puis se sentant de plus en plus surmonté par les vagues armées, il supplie les dieux de le ramener au rivage. (…)
Tout à coup, horrible spectacle pour tous les deux ! une hydre leur apparaît relevant sa tête au-dessus des ondes. Physignathe ne s’aperçut pas plus tôt qu’elle fit le plongeon, sans penser quel noble ami elle allait perdre ; elle descendit au fond de l’abîme, et par là elle évita un destin cruel. Psicharpax, ainsi abandonné, tomba renversé sur son dos. Il agite inutilement les pieds, et près de périr, il fait entendre un cri plaintif. Tantôt il descend au-dessous de l’eau, tantôt il remonte à la surface, et frappant du pied, il se relève et surnage. Il ne put cependant se dérober à sa destinée. Son poil pénétré par l’eau, ajoutait à sa pesanteur naturelle. Il touchait à son dernier moment lorsque s’adressant à Physignathe :
« Tu n’échapperas point aux dieux, lui dit-il, après le crime que tu viens de commettre. Tu as causé ma perte en me précipitant de dessus ton dos comme de la cime d’un rocher. Sur terre, perfide, tu ne te serais jamais montrée supérieure à moi dans aucune espèce de combat, ni au pugilat, ni à la lutte, ni à la course ; mais c’est en employant la ruse que tu m’as précipité au fond des eaux. L’œil des dieux est un œil vengeur. Un jour tu porteras la peine de ta perfidie ; c’est à l’armée des rats à t’en punir, tu ne saurais leur échapper. »
A ces mots il expire sous les eaux.

Les rats prennent les armes

Cependant Lichopinax [lèche-plats], assis sur les bords fleuris de l’étang, avait été témoin de ce malheur ; il en gémit amèrement et se hâte d’aller l’annoncer aux autres rats.
Dès qu’ils apprirent le triste sort de leur compagnon, ils entrèrent en fureur. Les hérauts reçurent ordre de convoquer le lendemain matin une assemblée dans le palais de Troxarte, père du malheureux Psicharpax, dont le cadavre, éloigné de la rive, flottait au milieu du marais.
Au lever de l’aurore, les rats s’étant rendus en hâte au conseil, Troxarte le premier se leva au milieu de l’assemblée, et dans le ressentiment que lui causait la perte de son fils, il parla en ces termes :
« Chers compagnons, quoique jusqu’à présent j’aie été seul à souffrir de l’insolence des grenouilles, les mêmes malheurs vous menacent tous. Infortuné que je suis ! j’avais trois fils et je les ai perdus tous les trois. Un chat odieux m’a ravi l’aîné ; il l’a surpris comme il sortait de son trou. Les mortels, plus cruels encore, ont causé la mort du second avec des machines d’une invention nouvelle : ils ont fait servir le bois à leur artifice en construisant ce qu’ils appellent des souricières, qui sont le fléau de notre espèce. Il m’en restait un troisième qui réunissait toute ma tendresse et celle d’une mère chérie ; mais une grenouille cruelle, en l’entraînant dans l’abîme, lui a fait perdre la vie. Sus donc, prenons les armes, et précipitons-nous sur les grenouilles après avoir revêtu nos armures étincelantes. »
Ce discours a un plein effet ; il persuade tout l’auditoire. Il semble que le dieu des combats leur inspire son ardeur et leur fournit lui-même des armes. (…)

Eugène Chalon, chez Alphonse Lemerre, Paris

Dès que les grenouilles les aperçoivent, elles sortent de leurs marais et se rassemblent à terre. Tandis qu’elles considèrent quelle peut être la cause des mouvements et du fracas qu’elles entendent, un héraut s’avance vers elles. Il porte un sceptre pour marque de sa dignité. C’est Embasichytre [qui saute dans la marmite], fils du généreux Tyroglyphe [cave à fromages] ; chargé du funeste message, il s’exprime ainsi :
« Ô grenouilles, les rats m’envoient vers vous avec des paroles menaçantes et pour vous avertir de vous préparer au combat. Ils ont reconnu sur les eaux l’infortuné Psicharpax, auquel votre reine Physignathe a fait perdre la vie. Que tout ce qu’il y a parmi vous de braves guerriers s’arme donc et s’apprête au combat ! »
Leur ayant ainsi annoncé la guerre, il s’en retourne. Ce discours, entendu par les grenouilles, répand le trouble dans l’assemblée. Pour faire cesser les plaintes et les reproches, Physignathe s’étant levée parle ainsi :
« Amies, je n’ai point été la cause de la mort de Psicharpax ; je n’en fus pas même le témoin. Son imprudence a causé sa perte. Il a voulu jouer sur les eaux et nager à la manière des grenouilles ; il s’est noyé lui-même, et ses compagnons m’accusent à tort d’un fait dont je suis très innocente. Hâtons-nous de délibérer par quel stratagème nous pourrons venir à bout de détruire ces perfides ennemis. Quant à moi , je pense que le meilleur parti que nous puissions prendre, c’est de nous mettre sous les armes le long des bords de cet étang, à l’endroit où le terrain est le plus escarpé : dès que nos adversaires s’élançant fondront sur nous, chaque grenouille saisira par le casque le guerrier le plus proche d’elle, et nous les précipiterons dans cet étang avec leurs armes. Comme ils ignorent l’art de nager, ils n’échapperont point au péril, et nous élèverons bientôt sur la rive un trophée de rats immolés ». Elle dit, et toutes aussitôt se revêtent de leurs armes.(…) La troupe ainsi armée se range sur les bords élevés de l’étang : une ardeur guerrière transporte tous ces combattants et leur fait brandir leurs lances.

Neutralité de l’Olympe

En ce moment, Jupiter ayant convoqué tous les dieux dans le ciel étoilé, leur montre cette multitude guerrière et la valeur des combattants, leur nombre, leur stature et la longueur de leurs javelots. Telle on voyait s’avancer la troupe des Centaures ou celle des Géants. Le maître des dieux demande alors, en souriant avec douceur, s’il y a quelqu’un parmi les Immortels qui veuille entrer dans le parti des grenouilles ou dans celui des rats, et s’adressant à Minerve :
« Ma fille, lui dit-il, marcheriez-vous au secours des rats ? On les voit sans cesse trotter dans votre temple, attirés par la fumée et les bribes des sacrifices. »
Ainsi parle le fils de Saturne. Minerve lui répond en ces mots :
« Ô mon père ! à quelque extrémité que les rats puissent être réduits, on ne me verra jamais les secourir. Ils m’ont causé de trop grands dommages ; ils ont détruit les couronnes de fleurs qui me sont offertes ; et mes lampes ont cessé de brûler parce qu’ils ont enlevé l’huile. Mais ils m’ont fait une injure à laquelle j’ai été encore plus sensible. J’avais fait de mes mains un beau manteau dont la trame était très fine : les perfides me l’ont rongé, et y ont fait mille trous. (…)  Je ne suis pas plus disposée à prendre parti pour les grenouilles : il n’y a pas davantage à compter sur elles. Je me souviens qu’une fois, étant accablée de lassitude au retour d’une expédition et ayant besoin de me refaire par le sommeil, elles firent un tel vacarme qu’il ne me fut pas possible de fermer l’œil un instant ; je passai la nuit sans dormir, ayant la tête rompue de leurs cris jusqu’au lendemain que le coq chanta. Gardons-nous donc, ô dieux ! de faire intervenir notre aide dans cette affaire. N’allons pas nous exposer à recevoir de dangereuses blessures, car les guerriers sont vaillants, ils ne respecteraient pas les dieux mêmes, si les dieux se présentaient à leurs coups. Qu’il nous suffise de contempler du haut des cieux l’événement de cette journée. »
Elle dit, et les dieux de l’Olympe applaudissent à son discours.

Dans la mêlée

Déjà les combattants sont assemblés. On voit avancer deux hérauts ; ils portent le signal de la guerre. Les moucherons font résonner leurs trompes comme des clairons et sonnent le bruit redoutable du combat ; Jupiter lui-même veut annoncer cette sanglante journée en faisant gronder son tonnerre du haut des cieux.

Le premier trait lancé par Hypsiboas atteint Lichenor, qui combat dans les premiers rangs : percé au foie, il tombe dans la poussière et souille ainsi son beau poil. Troglodyte, après lui, enfonce son javelot dans la poitrine de Péléon : ce coup mortel la renverse par terre, son âme s’envole de son corps. Embasichytre meurt d’un coup que lui porte Seutlée en le blessant au cœur. Artophage frappe Polyphone à la hauteur du ventre : cette malheureuse tombe et ses membres demeurent sans vie. Limnocharis, voyant Polyphone dans cette extrémité attaque Troglodyte, et lui lançant une pierre énorme, l’atteint derrière le cou. Ses yeux s’appesantissent sous les ténèbres de la mort. Lichenor le venge en dirigeant contre elle sa lance brillante : il ne manque pas le but, il la blesse au foie. Dès que Crambophage l’aperçoit, s’étant mis à fuir, elle se précipite du haut de la rive, et du milieu des eaux elle ne cesse pas de combattre ; elle l’abat d’un trait qu’elle lui lance : il ne lui est plus possible de se relever. Le sang qui coule de sa blessure teint de pourpre les eaux du marais, tandis que l’infortuné Lichenor est étendu sans vie sur le rivage, environné de ses entrailles palpitantes qui se sont répandues au dehors.  (…) Jupiter lance ses traits enflammés. L’on entend d’abord gronder le tonnerre, dont le fracas ébranle tout l’Olympe ; puis on voit descendre le feu de la foudre, qui, dans sa marche tortueuse, répand la terreur parmi les hommes. A la rapidité de ce trait, on reconnaît l’arme du maître des dieux. Les grenouilles et les rats en sont d’abord également saisis d’effroi. Cependant le parti des rats ne cesse pas de combattre ; leur ardeur à détruire les grenouilles aurait même redoublé, si Jupiter, du haut de l’Olympe, n’eut eu pitié d’elles et ne leur eût envoyé sans retard un puissant secours.

Dénouement du combat

On voit arriver une troupe au dos robuste comme une enclume, aux serres crochues, à la démarche oblique et tortueuse : leur mâchoire est acérée et tranchante comme des ciseaux, et leur peau est une écaille dure comme l’os. Ils ont de larges et fortes épaules ; le dessus de leur dos brille comme s’il était revêtu d’une armure, leurs jambes sont tortues et leurs mains toujours tendues en avant ; ils ont les yeux placés devant la poitrine, huit pieds, deux têtes et une quantité prodigieuse de mains. Ces animaux sont vulgairement connus sous le nom de Cancres. Leur arrivée devient fatale aux rats ; plusieurs d’entre eux ont la queue, les pieds ou les mains coupés ; leurs lances sont mises en pièces : enfin ces pauvres rats sont saisis d’une telle frayeur, qu’ils ne résistent plus et prennent la fuite. Déjà le soleil passait sous l’horizon ; la fin du jour fut aussi celle de cette guerre. »

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Traduction : La batrachomyomachie, ou Le combat des rats et des grenouilles, E. Falconnet

Illustration 1 : Der Froschmäusekrieg. Deutsche Übersetzung (in vierhebigen Jamben), Victor Blüthgen, illustriert von Fedor Flinzer. Frankfurt am Main 1878 (CCO)

Illustration 2 : La batrachomyomachie, ou Le combat des rats et des grenouilles, Eugène Chalon, Paris, Alphonse Lemerre éd., 1902, consultable sur Gallica

* Traduction de la légende : « Car je chante aujourd’hui des Grenouilles vaillantes /
Et des Rats belliqueux les querelles sanglantes… » (trad. Eugène Chalon)

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