Quis latet hic superum? quod numen ab aethere pressum
dignatur caecas inclusum habitare cauernas?…*

Le Sénat romain, en exil, vient de choisir Pompée contre César : on se prépare au combat et à la guerre civile. Alors que les événements s’accélèrent et que l’affrontement menace, un certain Appius, quelque peu inquiet de l’issue de la guerre à venir et de son propre sort, force la  Sibylle de Delphes, Phémonoé, à rendre son oracle. Au beau milieu de son épopée réaliste, baroque et stoïcienne, Lucain insère un magnifique interlude qui nous emmène au cœur du sanctuaire le plus sacré de Grèce, voir la Pythie donner sa vie pour que la parole du dieu -forcément ambiguë- parvienne aux mortels qui osent la lui extorquer….

« Après l’assemblée, le sénat prend les armes ; et tandis que les peuples et les chefs se livrent au sort de la guerre, le timide Appius est le seul qui n’ose en courir les hasards. Appius, pour s’assurer des événements, consulte les dieux et se fait ouvrir le sanctuaire de l’oracle de Delphes, fermé depuis longtemps aux mortels.

Histoire du sanctuaire de Delphes

Au milieu du monde, et à distance égale des rives de l’aurore et des bords du couchant s’élève le double sommet du Parnasse, célèbre par les deux cultes de Bacchus et d’Apollon dont les Ménades thébaines confondent la divinité dans les fêtes triennales de Delphes. Ce fut la seule des montagnes qui dans le déluge domina sur les eaux, et qui servit de borne entre le ciel et l’onde ; encore ne laissait-elle voir que la cime de ses rochers : ses flancs se cachaient dans l’abîme. Ce fut là qu’Apollon jeune encore, essaya ses premières flèches contre Python, Apollon vengeur de sa mère exilée du ciel, et pressée des douleurs de l’enfantement. C’était alors le règne de Thémis : Delphes en rendait les oracles. Mais Apollon, voyant ces cavernes profondes exhaler un souffle prophétique et se remplir d’un esprit divin, s’y enferma lui-même, et caché dans ces antres, il y devint prophète.

Réflexion sur la divinité de Delphes

Quelle divinité se cache si mystérieusement ? Quel est celui des dieux qui possède les secrets du sombre avenir, qui prévoit l’ordre éternel des choses, et qui du ciel daigne descendre dans les entrailles de la terre, y souffrir l’approche de l’homme, et se communiquer à lui ? Grande et puissante divinité sans doute, soit qu’elle ne fasse qu’annoncer ce qui doit être, soit qu’elle ordonne ce qu’elle annonce, et que sa volonté devienne le destin ! Peut-être qu’enfermée dans le sein de la terre qu’elle gouverne, soutien de ce monde qui se balance dans le vide des airs, l’essence universelle, Jupiter, s’échappe par les antres de Cyrrha, et va se réunir au roi du ciel et de la foudre.

Comment la Pythie rend son oracle

Dès que cet esprit s’est emparé du chaste sein de la prêtresse, le bruit de l’impulsion divine retentit au fond de son cœur, et le souffle prophétique s’exhale de sa bouche, comme la flamme s’élance à flots pressés du sommet brûlant de l’Etna, comme Typhée embrasse les rochers de Campanie frémissant sous le poids éternel d’Inarime, son tombeau. Jamais le dieu ne se refuse aux mortels : il répond à qui l’interroge ; mais ce qu’il annonce est irrévocable : il n’est pas même permis de demander qu’il change. Il rejette les voeux du crime ; les sourdes prières des méchants ne pénètrent point jusqu’à lui ; mais favorable aux justes, il leur apprit souvent, comme aux Tyriens, à changer de patrie ; il leur apprit, comme aux Athéniens à Salamine, à vaincre un ennemi puissant ; il enseigne les moyens de faire cesser, en apaisant les dieux, la stérilité des campagnes, ou la contagion de l’air.
Le plus grand malheur de notre siècle fut la perte de cet oracle, lorsque les rois, qu’effrayait l’avenir, imposèrent silence aux dieux. Les prêtresses de Delphes, loin de s’affliger de ce long repos, en jouissent au fond de leur temple interdit. Car une mort soudaine est pour le mortel qui visite le dieu la peine ou le prix de l’enthousiasme. Dans l’accès de la fureur divine, tous les ressorts du corps humain s’ébranlent, et les efforts du dieu qui l’obsède dégagent l’âme de ses liens fragiles.

Appius fait ouvrir le temple ; la Sibylle essaie de se dérober

Ainsi les voûtes de l’antre étaient muettes et les trépieds dès longtemps immobiles, lorsque Appius, pour approfondir les secrets du destin de Rome, va réveiller ces profondeurs. Il ordonne au ministre d’Apollon d’ouvrir le temple et de livrer au dieu la Pythonisse pâlissante.
La chaste Phémonoé, libre de soin, se promenait alors à l’ombre des forêts, au bord des ondes de Castalie. Le pontife la saisit, l’entraîne et la précipite jusqu’au vestibule du temple. Mais tremblant de toucher le seuil redoutable, elle a recours à la feinte pour dissuader Appius du désir de l’interroger. Inutile artifice.
« O Romain ! quelle funeste espérance de vérité t’entraîne ? Cet antre est dès longtemps muet, ses gouffres se taisent et le dieu n’y réside plus : soit que l’esprit qui l’animait ait abandonné ces lieux, soit que depuis que les torches des barbares ont mis Delphes en cendres, Apollon ne daigne plus s’y cacher parmi les ruines ; soit que le ciel le fasse taire et qu’il juge que c’est assez des vers de l’antique Sibylle pour vous révéler vos destins ; soit que ce dieu, qui dans tous les temps a banni de son temple les coupables, ne trouve plus dans nos jours malheureux de bouche assez pure pour lui servir d’organe. »

Appius découvre sa ruse, et la force de parler. Elle parle, mais le dieu n’est pas entré dans son sein. Appius démêla l’artifice de la prêtresse ; et, par ses menaces, il lui fit avouer que le dieu était encore présent.

Alors elle ceignit son front des bandelettes entrelacées, se mit un voile blanc sur la tête, entrelaça de lauriers ses cheveux épars et flottants. Le ministre, qui la voit hésiter et pâlir, la pousse dans l’intérieur du temple. Mais frémissant de pénétrer jusque dans le sanctuaire, elle se tint sous la première voûte, et par un froid enthousiasme imitant l’inspiration, elle rendit un faux oracle : ruse offensante pour Appius, mais plus encore pour Apollon et les sacrés trépieds. Ce n’était point cette sainte fureur qui annonce que le dieu possède sa prêtresse ; ce n’était point ce murmure confus d’une voix étouffée et tremblante, ces paroles obscures et entrecoupées, ni ces sons effrayants dont l’éclat eût rempli la vaste profondeur de l’antre. On ne vit point ses cheveux hérissés secouer le laurier qui couronnait sa tête ; les voûtes du temple ne tremblèrent point, la forêt d’alentour demeura immobile ; tout annonça que la Pythie avait craint de se livrer au dieu qu’elle faisait parler.
Appius qui ne voit pas les trépieds émus, s’irrite, et dit à la prêtresse : « Impie, ta mort va me venger, et venger les dieux dont tu te joues, si à l’instant même tu ne consens à t’enfoncer dans l’antre prophétique, et si, interrogée sur le sort d’une guerre dont l’univers est menacé, tu ne cesses de me parler en ton nom. »

La Sybille monte sur le trépied ; elle est inspiré par Apollon

La vierge épouvantée s’enfuit vers le trépied. D’abord son sein se remplit à regret du dieu. Elle hésite. Tout ce que l’antre recelait de cet esprit, qui depuis tant de siècles ne s’en était point exhalé, la pénètre et se répand en elle avec un impétueux effort. Jamais Apollon ne s’était emparé si pleinement du corps d’une mortelle. L’âme, unie à ce corps fragile en est chassée : le dieu la force à le lui céder. Éperdue et hors d’elle-même, la Pythie errait dans son antre, roulant sa tête échevelée, et secouant sur son front hérissé les bandelettes sacrées, les lauriers de Phébus. Elle renverse les trépieds qu’elle rencontre sur son passage, le feu divin bouillonne dans ses veines ; elle porte dans son sein Apollon furieux ; et tandis qu’il emploie à l’irriter ses fouets invisibles, ses aiguillons de flamme, il lui met un frein qui la dompte, et il s’en faut bien qu’il lui laisse prédire tout ce qu’il lui laisse prévoir. Les âges se présentent en foule, et ce long amas d’événements accable ses faibles esprits : tant ce tableau de l’avenir est vaste, et tant les siècles accumulés s’empressent de paraître au jour. Les destins semblent lutter au passage, et se disputer la voix qui doit les annoncer. Rien n’échappe à la science de la Pythie, ni le premier jour du monde, ni le dernier, ni l’étendue de l’Océan, ni le nombre de ses grains de sable. Mais telle qu’on vit autrefois dans l’antre d’Eubée, la Sibylle de Cume, dédaignant de répondre à la foule des peuples qui l’interrogeaient, se borner aux destins de Rome, les détacher de l’avenir, et les tracer d’une main superbe ; telle Phémonoé, se bornant à prédire le sort d’Appius, le cherche longtemps, et le démêle à peine dans la multitude innombrable des grands destins qui lui sont offerts. L’écume alors découle de ses lèvres ; elle s’exhale en gémissements ; bientôt elle éclate en murmures aigus, ses tristes hurlements font retentir les voûtes de l’antre sacré, et succombant au dieu qui la domine, elle prononce enfin ces mots : « Romain, je te vois échapper aux coups menaçants de cette guerre. Seul à l’abri de ces grands revers, au fond d’un vallon de l’Eubée, tu jouiras d’un plein repos. » Elle supprima tout le reste, et Apollon lui ferma la bouche. (…)

Phémonoé meurt quand le dieu s’est retiré d’elle

La Pythie heurte de son sein les portes du temple et s’élance. Comme elle n’a pas tout révélé, sa fureur n’est point épuisée ; le dieu qu’elle n’a pu chasser, la possède encore. Sous sa puissance, elle roule des yeux furibonds, et son regard se perd dans l’espace du ciel. Tantôt son visage est glacé, tantôt menaçant et terrible ; il n’est pas deux instants le même, tour à tour couvert d’une pâleur livide et d’une brûlante rougeur. Mais sa pâleur n’est pas celle que cause l’effroi ; elle est effrayante elle-même. Son sein soulevé par de violents soupirs, ressemble aux vagues qui se balancent avec bruit longtemps après que le fougueux Borée a fait enfler les eaux de l’Océan. Et tandis qu’elle repasse, de cette lumière céleste qui l’éclairait sur le sort du monde, à la clarté faible et commune qui conduit les mortels, elle se sent enveloppée de ténèbres : Apollon verse le Léthé dans son âme et en efface les secrets de l’avenir. La vérité chassée du sein de la Pythie se retire vers les trépieds ; et à peine Phémonoé a repris ses sens, qu’elle tombe.

Lâcheté et véritable fin d’Appius


Mais toi, Appius, trompé par l’oracle ambigu, tu n’es pas effrayé par la mort qui est proche ; tu ne songes qu’à t’établir aux champs de l’Eubée, dans les murs de Chalcis, et loin des troubles qui partagent le monde. Insensé ! quel est ton espoir ? et quel autre dieu que la mort peut te garantir du choc de cette guerre et te mettre à l’abri des maux dont tout l’univers gémit ? Oui, tu reposeras en paix, mais le tombeau sera ton asile ; il t’attend aux bords écartés d’Eubée, là où Caryste resserre les gorges de l’Océan, où Rhamnis adore les divinités qui châtient l’orgueil, où la mer bouillonne dans son gouffre rapide, où l’Euripe perfide entraîne les vaisseaux de Chalcis vers l’Aulide funeste aux flottes ».

*************

La Guerre civile (Marci Annaei Lucani de bello ciuili libri decem), Lucain, livre V. Traduction de Marmontel, complétée par M. H. Durand, chez Garnier frères, 1865, Paris. En ligne

Image : Priestess of Delphi, John Collier, 1891. CC0

*Traduction de la légende : « Quelle divinité se cache ici ? Quel est celui des dieux (…) qui du ciel daigne descendre dans les entrailles de la terre? « …

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