Tempête,_côtes_de_Belle-Île_-_Claude
 Ἀλλ’ ὅτε πέτρας Πληγάδας ἐξέπλωμεν, ὀίομαι οὐκ ἔτ’ ὀπίσσω ἔσσεσθαι τοιόνδ’ ἕτερον φόβον… *

Les Symplégades, en grec αἱ Συμπληγάδες (πέτραι), « (rochers) qui s’entrechoquent », désignaient deux falaises à l’entrée du Bosphore. Ces « îles Cyanées » (d’un bleu sombre) empêchaient la navigation… jusqu’à l’arrivée de Jason, en quête de la Toison d’or sur son navire Argo. Ces « roches errantes » selon les mots d’Homère sont décrites en détail par Apollonios de Rhodes dans ses Argonautiques. Apollonios, éminent érudit disciple de Callimaque et successeur de Zénodote au rang de directeur de la Bibliothèque d’Alexandrie au IIIe siècle, nous dépeint une tempête des plus étranges, où les rochers comme le navire semblent doués d’une vie propre, et où c’est une colombe qui permet aux héros de se sortir d’affaire… et de domestiquer définitivement ces rochers sauvages. 

« Les héros étaient parvenus dans le passage tortueux, à la partie étroite, resserrée des deux côtés entre les pointes des écueils ; un courant tourbillonnant prenait par-dessous et soulevait le navire en marche ; c’est avec une grande peur qu’ils naviguaient plus avant.

Déjà, le fracas des rochers qui se heurtaient frappait leurs oreilles d’une manière continue, et les falaises, où la mer se brise, mugissaient. Alors, Euphémos (1), tenant la colombe dans sa main, se leva pour monter à la proue ; et les héros, sur l’ordre de l’Agniade Tiphys, se mirent à ramer de tout leur cœur, pour pouvoir ensuite lancer le navire au travers des roches, confiants dans leur force. Ces roches, quand ils eurent tourné le coude du détroit, ils les virent séparées ; ils devaient être les derniers à les voir ainsi éloignées. Aussitôt le cœur des héros s’amollit.

Euphémos lança la colombe pour que ses ailes la portassent au delà du passage : tous les rameurs à la fois levèrent la tête pour voir ; mais elle vola au milieu des roches qui, bientôt, revenant l’une vers l’autre, se réunirent avec un bruit retentissant. Une masse d’eau bouillonnante s’éleva comme une nuée ; la mer mugissait d’une manière effrayante ; et tout autour, au loin, l’air vibrait. Les cavernes creuses, sous les écueils hérissés, comme l’eau s’y engouffrait, grondaient ; et jusqu’en haut du rivage escarpé, le flot tumultueux crachait une écume blanche. Ensuite, le flux enveloppait et roulait le navire. Mais la rencontre des rocs ne fit que trancher les plumes de la queue de la colombe, et l’oiseau passa sans danger.

Les héros poussaient de grandes clameurs : Tiphys leur cria de faire force de rames. Car, de nouveau, les roches s’ouvraient pour se séparer : ils ramèrent effrayés, jusqu’au moment où, par lui-même, le reflux, s’élevant vers le navire, l’entraîna à l’intérieur des rochers. Alors une crainte affreuse les saisit tous ; car, au-dessus de leur tête, inévitable, était la mort. Déjà, ici et là, apparaissait le vaste Pont, quand, à l’improviste, une vague immense se dressa devant eux, menaçante, semblable à un roc escarpé ; à cette vue, ils se détournèrent, en inclinant la tête : cette vague semblait devoir s’écrouler sur le navire et le couvrir tout entier. Mais Tiphys la prévint en donnant quelque relâche au navire fatigué par le rapide mouvement des rames : une masse d’eau se précipita en tourbillonnant sous la quille, et, soulevant le navire lui-même, à partir de la poupe, l’entraîna loin des rochers ; et, après cela, Argo restait portée au sommet des flots. Euphémos courait à tous ses compagnons, en leur criant de se courber sur leurs rames de toutes leurs forces : ceux-ci frappaient l’eau à grands cris. Mais, si le navire avançait sous l’action des rames, la violence des flots le faisait reculer deux fois plus loin qu’il n’avançait ; les rames pliaient comme des arcs recourbés, tant les héros faisaient d’efforts. Tout à coup, cependant, une vague se précipita obliquement ; et le navire courait, comme un corps arrondi, sur la vague impétueuse de la mer agitée qui le roulait. Au milieu des Symplégades, un tourbillon le retenait : des deux côtés, les rochers s’ébranlaient en mugissant. Et le bois dont le vaisseau était construit restait là comme captif.

Mais alors, Athéna, de sa main gauche, arracha le navire au rocher, qui le tenait fortement, et, de sa droite, le poussa, pour qu’il franchît d’outre en outre le passage. Et Argo s’élança, suspendue dans les airs, semblable à une flèche ailée. Cependant les ornements du haut de la poupe furent comme moissonnés par le choc obstiné des deux roches opposées. Mais Athéna s’élança vers l’Olympe, du moment qu’ils furent hors de danger. Quant aux rocs, s’étant rapprochés pour se réunir au même endroit, ils s’enracinèrent d’une manière stable, car l’ordre des dieux avait fatalement établi qu’il en serait ainsi, du jour où un mortel les aurait vus et traversés sur un navire. Les héros commençaient à respirer au sortir de cette terreur qui les avait glacés, et ils contemplaient en même temps les airs et l’étendue de la haute mer qui s’ouvrait au loin. Il leur sembla qu’ils venaient de se sauver de la demeure d’Hadès ».

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(1) Euphémos est l’un des Argonautes, qui accompagnent Jason en Colchide chercher la Toison d’or. On trouve des catalogues d’Argonautes  dès l’époque archaïque. Apollonios de Rhodes fait souvent office de canon.

La description des Symplégades se trouve déjà chez Homère (Odyssée XII 58 sqq.) dans la bouche de Circé s’adressant à Ulysse : « Cependant je vais t’indiquer les chemins qui s’ouvrent des deux côtés. Là sont des roches saillantes, autour desquelles grondent les flots azurés d’Amphitrite ; elles sont appelées par les dieux fortunés roches errantes. Aucun oiseau ne peut les franchir, pas même les colombes timides qui portent l’ambroisie au puissant Jupiter. La roche unie ravit toujours une de ces colombes ; alors le fils de Saturne en envoie une autre pour compléter leur nombre. Les vaisseaux qui s’approchent de ces immenses rochers périssent en ces lieux ; les débris des navires et les corps des nautonniers sont emportés par les flots de la mer et dévorés par le feu du ciel. Le navire Argo, célébré par tous les chanteurs, fut le seul qui, en revenant des contrées d’Aétès, franchit ce passage ; il se serait même brisé contre ces rochers s’il n’eût été conduit par la belle Junon, car Jason était cher à cette déesse. »

Traduction : Apollonius de Rhodes, Argonautiques, H. De La Ville De Mirmont, Bordeaux, G. Gounouilhou, 1892, p. 528 sqq. (légèrement remaniée)

Image : Claude Monet, Tempête, côtes de Belle-Île, 1886, domaine public

* Traduction de la légende : « Maintenant que nous avons navigué hors des roches Symplégades, je pense que nous ne rencontrerons plus pareil sujet de terreur… »

 

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