Φύσει γάρ πως ὑπὸ τάληθοῦς ὕψους ἐπαίρεταί τε ἡμῶν ἡ ψυχή…

Du sublime, plus encore qu’un traité de critique littéraire, est une merveilleuse anthologie du sublime dans l’art. Longin (ou plus probablement un anonyme du IIè ou IIIè siècle) y analyse les critères de la grandeur : est élevé, ou sublime, un discours qui ne se contente pas d’user des artifices de la rhétorique, mais qui révèle en écho la grandeur d’âme de son auteur. C’est ici peut-être la première fois que « l’universalité est revendiquée comme critère esthétique » (Jackie Pigeaud) : est sublime ce qui peut tous nous émouvoir, en tous temps et en tous lieux. L’analyse d’un poème de Sappho nous en propose une démonstration…

« Car, par nature en quelque sorte, sous l’effet du véritable sublime, notre âme s’élève, et, atteignant de fiers sommets, s’emplit de joie et d’exaltation, comme si elle avait enfanté elle-même ce qu’elle avait entendu.

Quand donc une chose souvent entendue par un homme de bon sens et expert en discours ne dispose pas son âme à la grandeur de pensée, et que ce qui est examiné à nouveau, à fond, ne laisse pas à la réflexion plus que ce qui est dit effectivement, mais au contraire, pour qui l’observe avec soin et de manière continue, tombe dans le dépérissement, il ne saurait y avoir là de vrai sublime, pour autant qu’il ne subsiste que le temps seul de l’audition. Car cela est grand, en vérité, qui supporte un réeexamen fréquent, mais contre quoi il est difficile et même impossible de résister, et qui laisse un souvenir fort et difficile à effacer.

En somme, voici la règle : est sûrement et vraiment sublime ce qui plaît toujours et à tous. Quand, chez des gens qui diffèrent par leurs coutumes, leurs genres de vie, leurs goûts, leurs âges, leur langages, les avis convergent en même temps vers un seul et même point, sur les mêmes choses, chez tous, alors, issus de témoignages discordants, comme un jugement et un assentiment viennent apporter à l’objet admiré la garantie forte et incontestable. (…)

Eh bien, examinons donc si nous n’avons pas quelque autre moyen de rendre les discours sublimes. Puisque, par nature, à toutes choses se rattachent les parties qui coexistent avec la matière qui les constitue, ne s’imposerait-il pas à nous de trouver la cause du sublime dans le fait de choisir toujours les éléments constitutifs essentiels et d’être capable, en les articulant les uns avec les autres, d’en faire comme un seul corps? Car l’un entraîne l’auditeur par le choix des motifs, l’autre par la concentration des motifs choisis. Par exemple Sappho : les affections consécutives à la folie de l’amour, à chaque fois elle les saisit comme elles se présentent successivement, et dans leur vérité même. Mais où montre-t-elle sa force ? C’est quand elle est capable à la fois de choisir et de lier ensemble ce qu’il y a de plus aigu et de plus tendu dans ces affections.

« Il me paraît, celui là-bas, égal aux dieux, qui face à toi est assis, et tout près écoute ta voix suave et ton rire charmeur qui a frappé mon cœur d’effroi, dans ma poitrine ; tant il est vrai que si peu que je te regarde, alors il ne m’est plus possible de parler, pas même une parole ; mais voici que ma langue se brise, et que subtil aussitôt sous ma peau court le feu ; dans mes yeux il n’y a plus un seul regard, mes oreilles bourdonnent ; la sueur coule sur moi ; le tremblement me saisit toute ; je suis plus verte que la prairie ; et je semble presque morte ; mais il faut tout endurer puisque…. »

N’admires-tu pas comment, au même moment, l’âme, le corps, l’ouïe, la langue, la vue, la peau, elle va à leur recherche comme si tout cela ne lui appartenait pas et la fuyait ; et, sous des effets opposés, en même temps elle a froid et chaud, elle délire et raisonne (et elle est, en effet, soit terrifiée soit presque morte) ; si bien que ce n’est pas une passion qui se montre en elle, mais un concours de passions ! Tout ce genre d’événements forts et la façon de les rassembler pour les rapporter à un même lieu, ont réalisé le chef-d’oeuvre. »

**************

Traduction : Longin. Du sublime, chap. VII et X, Jackie Pigeaud, Rivages Poche / Petite bibliothèque, 1993, p. 61 sqq.

Image : Sappho, Julius Johann Ferdinand Kronberg, 1913. CCO

*Légende : « Car, par nature en quelque sorte, sous l’effet du véritable sublime, notre âme s’élève… »

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