Rencontre avec les sélénites

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Ἃ δὲ ἐν τῷ μεταξὺ διατρίβων ἐν τῇ σελήνῃ κατενόησα καινὰ καὶ παράδοξα, ταῦτα βούλομαι εἰπεῖν… *

Nous vous l’avions promis : aujourd’hui, nous partons à la rencontre des sélénites avec Lucien de Samosate. Rien de tel qu’un voyage sur la Lune lorsque l’on a trop voyagé autour de sa chambre… Grenouilles volantes, accouchement par le mollet, hommes-arbres ou dendrites, vêtements en verre moelleux, pieds mono-doigts : le réalisme ethnographique de Lucien mêlé à son imagination sans frein accouche d’un véritable ovni littéraire….

« Il faut cependant que je vous raconte les choses nouvelles et extraordinaires que j’ai observées, durant mon séjour dans la Lune. Et d’abord ce ne sont point des femmes, mais des mâles qui y perpétuent l’espèce : les mariages n’ont donc lieu qu’entre mâles, et le nom de femme y est totalement inconnu. On y est épousé jusqu’à vingt-cinq ans, et à cet âge on épouse à son tour. Ce n’est point dans le ventre qu’ils portent leurs enfants , mais dans le mollet.

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« Énorme Python, ô serpent inconnu… »

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Illa quidem nollet, sed te quoque, maxime Python,
Tum genuit, populisque nouis, incognita serpens,
Terror eras…. *

Où l’on apprend qu’aux origines, la Terre enfantait d’elle-même animaux et créatures monstrueuses autochtones ; où l’on découvre les origines de Python, première victime du carquois du jeune Apollon ; où l’on observe enfin une approche de la génération fondée sur une union du feu et de l’eau qui aurait toute sa place dans la Psychanalyse du feu de Gaston Bachelard. Suivons Ovide, « inspiré par son génie », sur les pentes d’une montage émergée des eaux du Déluge….

« Spontanément la terre engendra d’autres animaux de formes diverses,

lorsque l’humidité ancienne se fut évaporée sous le feu du soleil,

lorsque sous l’effet de la chaleur la fange et les marais humides

se gonflèrent et lorsque les semences fécondes des choses,

nourries dans le sol vivifiant, comme dans le sein d’une mère,

eurent grandi et pris avec le temps un certain aspect.

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Peut-on manger la chair ?…

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πῶς ἡ ὄψις ὑπέμεινε τὸν φόνον σφαζομένων δερομένων διαμελιζομένων, πῶς ἡ ὄσφρησις ἤνεγκε τὴν ἀποφοράν… *

Faut-il manger les animaux, s’interroge l’américain Jonathan Safran Foer ? Plutarque lui répond, à quelques siècles de distance : non, et renchérit même : comment l’homme peut-il manger la chair, et le doit-il ?… Relisons l’incipit du Περί σαρκοφαγίας, en latin De esu carnium (« Sur la consommation de la chair », traité de jeunesse très mutilé extrait des Moralia), qui rejoint par ses interrogations plus morales que religieuses les questions qui se posent à nouveau à notre époque. Ces premières lignes se penchent sur le dégoût naturel que devrait provoquer le meurtre d’un animal et sa consommation : l’homme s’est-il donc éloigné de sa nature originelle, est-il donc devenu décadent, pour prendre plaisir à ce qui devrait lui faire horreur ?…

« Tu me demande pour quelle raison Pythagore s’abstenait de manger de la chair, mais au contraire je m’émerveille moi, quelle affection, quel courage, ou quelle raison eut donc l’homme qui le premier approcha de sa bouche une chair meurtrie, qui osa toucher de ses lèvres la chair d’une bête morte, et comment il fit servir à sa table des corps morts (…) et faire viande et nourriture des membres qui peu devant bêlaient, mugissaient, marchaient et voyaient.

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Lucrèce et la physique quantique : une affaire d’atomes

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Quod superest, vacuas auris animum sagacem   semotum a curis adhibe veram ad rationem*

Aujourd’hui, un peu de physique quantique avec Lucrèce.

Dans son étude de la Nature, le De Rerum Natura , Lucrèce postule en suivant les traces  de son maître grec Épicure l’existence du vide, au sein duquel les corps (corpora), les objets (res), se meuvent ; les éléments constitutifs de toute chose sont les atomes, nommés rerum primordia ou simplement primordia. Lire la Suite

Le Centaure de Lefkandi

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Semivir et flavi corpore mixtus equi… (Ovide, Fastes V) *

Cette statuette, une terre cuite d’environ 30 cm, est la première représentation d’un Centaure dans l’art plastique grec. Retrouvée dans la nécropole de Lefkandi (Eubée), elle daterait d’environ 925-900 av. J.C.

Elle s’inscrit donc dans une époque de transition de la sculpture grecque : la période mycénienne vient de s’achever, la période géométrique s’ouvre. Très en avance sur son temps, elle évoque un personnage mythologique bien connu : le Centaure.

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De amicitia

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Qua quidem haud scio an excepta sapientia nihil melius homini sit a dis immortalibus datum…*

D’après Cicéron, l’amitié est ce qu’il y a de plus beau et de plus certain dans la vie des hommes, juste après la sagesse. Difficile de contester ce classement.

(Re)découvrez ce très beau texte, composé en 44 av. J.-C. à la demande de son ami Atticus, dans lequel Cicéron décrit une amitié désintéressée, celle des boni – les « gens de bien »-, qui sans être eux-mêmes des sages peuvent partager les valeurs essentielles avec ceux qu’ils ont choisis sur le chemin de leur existence, vivants ou morts ; car la véritable amicitia transcende les générations. L’amitié est ici un choix moral, qui contribue aussi à fonder l’harmonie et la paix sociale. 

« En définitive, nous en déciderons avec, comme on dit, notre bonne grosse jugeote. Toutes les personnes qui, dans leur conduite, dans leur vie, ont fait preuve de loyauté, d’intégrité, d’équité, de générosité, qui n’ont en elles ni cupidité, ni passions, ni inconstance, et sont douées d’une grande force d’âme, comme l’ont été les hommes que je nommais il y a un instant, toutes peuvent, je pense, être rangées parmi les gens de bien: ce qui les caractérise, puisqu’ils suivent, autant qu’un être humain le peut, la nature qui est le meilleur des guides pour vivre de la bonne façon.

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« Le désir et la poursuite de cette unité s’appellent amour »

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 Ἡ γὰρ πάλαι ἡμῶν φύσις οὐχ αὑτὴ ἦν ἥπερ νῦν, ἀλλ᾽ ἀλλοία. 

Avec le mythe de l’androgyne, c’est au tour d’Aristophane, le poète comique athénien, d’exposer sa conception de l’amour aux autres convives du fameux banquet mis en scène par Platon. Aristophane a alors recours à un mythe de son invention, promis à la plus grande prospérité, et ce dès la redécouverte du Banquet à la Renaissance. Au-delà de sa dimension comique, qui n’est pas entièrement à négliger, ce mythe platonicien replace l’amour des hommes dans son nécessaire rapport à l’amour des dieux. Sans respect du sacré et sans humilité, l’homme est voué à ne jamais retrouver son unité originelle perdue… Une invitation, très grecque, à lutter contre la tentation de l’hybris, cet orgueil qui dresse l’homme contre Dieu, et à dépasser l’Eros, l’amour physique égocentrique, pour rechercher l’agapè, l’amour altruiste.

« D’abord, il y avait trois sortes d’hommes, les deux sexes qui subsistent encore, et un troisième composé des deux premiers et qui les renfermait tous deux : il s’appelait androgyne ; il a été détruit, et la seule chose qui en reste, est le nom qui est en opprobre. Puis tous les hommes généralement étaient d’une figure ronde, avaient des épaules et des côtes attachées ensemble, quatre bras, quatre jambes, deux visages opposés l’un à l’autre et parfaitement semblables, sortant d’un seul cou et tenant à une seule tête, quatre oreilles, un double appareil des organes de la génération, et tout le reste dans la même proportion. (…)

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Bucéphale à la bataille de l’Hydaspe

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Equus Alexandri regis et capite et nomine Bucephalus fuit. *

Monture mythique, Bucéphale, cheval « à la tête de boeuf », ne fut dompté que par Alexandre qui comprit que le farouche animal était ombrageux – c’est-à-dire qu’il avait peur de son ombre- et l’apprivoisa en le faisant marcher face au soleil.

Selon la légende rapportée par Aulu-Gelle*, auteur des Nuits attiques, c’est lors de la bataille qui eut lieu près de la rivière Hydaspe, en juillet 326 avant J.-C. et qui opposa Alexandre à Pôros, râja indien du royaume de Paurava, que Bucéphale mourut par dévotion pour son maître. Alexandre fonda une ville sur son tombeau, Alexandrie Bucéphale ou Bucéphalie, aujourd’hui Phalia (Penjab).

« Le cheval du roi Alexandre s’appelait Bucéphale (« tête de bœuf ») et sa tête, en effet, justifiait ce nom.

Acheté 16 talents, selon Charès, il avait été offert au roi Philippe. Dans notre monnaie, cette somme représente trois cent douze mille sesterces.

Un premier fait concernant ce cheval mérite d’être rappelé : une fois harnaché et préparé pour le combat, il ne supporta jamais aucun autre cavalier que le roi Alexandre.

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Les « femmes-vignes » de Lucien de Samosate

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       εὓρομεν ἀμπέλωνν χρῆμα τεράστιον…*

Roman, parodie, première oeuvre de science-fiction?… L’Histoire véritable de Lucien de Samosate, riche en créatures fantastiques, est unique en son genre, et s’ouvre sur l’une des adresses au lecteur les plus mémorables de la littérature grecque antique :

« Moi-même, cependant, entraîné par le désir de laisser un nom à la postérité, et ne voulant pas être le seul qui n’usât pas de la liberté de feindre, j’ai résolu, n’ayant rien de vrai à raconter, vu qu’il ne m’est arrivé aucune aventure digne d’intérêt, de me rabattre sur un mensonge beaucoup plus raisonnable que ceux des autres. Car n’y aurait-il dans mon livre, pour toute vérité, que l’aveu de mon mensonge, il me semble que j’échapperais au reproche adressé par moi aux autres narrateurs, en convenant que je ne dis pas un seul mot de vrai. Je vais donc raconter des faits que je n’ai pas vus, des aventures qui ne me sont pas arrivées et que je ne tiens de personne ; j’y ajoute des choses qui n’existent nullement, et qui ne peuvent pas être : il faut donc que les lecteurs n’en croient absolument rien ».

La plus belle définition de la fiction?…

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Au temps de Saturne. Pause bucolique d’été

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Felix qui potuit rerum cognoscere causas! *

Suivons Virgile et oublions, le temps d’un été, bercés par le chant des grillons, les fracas de l’ambition dans cette fiction géorgique…

« Heureux celui qui peut connaître les causes premières des choses !

Heureux celui qui a mis sous ses pieds les vaines terreurs des mortels, l’inexorable Destin et le bruit de l’avare Achéron ! Heureux aussi celui qui connaît les dieux champêtres, Pan, le vieux Sylvain et le chœur fraternel des Nymphes ! Rien ne l’émeut, ni les faisceaux que donne la faveur populaire, ni la pourpre des rois, ni la Discorde armant entre eux les frères perfides, ni les Daces conjurés se précipitant des bords de l’Ister, ni les intérêts de Rome, ni les empires qui penchent vers leur ruine : il n’a point à s’apitoyer sur celui qui n’a rien ; il n’a point à envier celui qui possède. Content des biens que ses champs lui prodiguent d’eux-mêmes, il cueille les fruits de ses arbres, et passe, sans connaître ni le joug de fer des lois, ni le forum et ses cris insensés, ni l’immense dépôt des actes publics.

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