Temple de Ségeste
Felix qui potuit rerum cognoscere causas! *

Suivons Virgile et oublions, le temps d’un été, bercés par le chant des grillons, les fracas de l’ambition dans cette fiction géorgique…

« Heureux celui qui peut connaître les causes premières des choses !

Heureux celui qui a mis sous ses pieds les vaines terreurs des mortels, l’inexorable Destin et le bruit de l’avare Achéron ! Heureux aussi celui qui connaît les dieux champêtres, Pan, le vieux Sylvain et le chœur fraternel des Nymphes ! Rien ne l’émeut, ni les faisceaux que donne la faveur populaire, ni la pourpre des rois, ni la Discorde armant entre eux les frères perfides, ni les Daces conjurés se précipitant des bords de l’Ister, ni les intérêts de Rome, ni les empires qui penchent vers leur ruine : il n’a point à s’apitoyer sur celui qui n’a rien ; il n’a point à envier celui qui possède. Content des biens que ses champs lui prodiguent d’eux-mêmes, il cueille les fruits de ses arbres, et passe, sans connaître ni le joug de fer des lois, ni le forum et ses cris insensés, ni l’immense dépôt des actes publics.

D’autres, la rame à la main, tourmentent les mers orageuses ou se précipitent au milieu des batailles, ou bien s’ouvrent un accès dans les cours et rampent sur le seuil des rois. Celui-ci va saccager une ville et porter le ravage dans l’intérieur des familles, afin de boire dans une coupe de saphir et de dormir sur la pourpre tyrienne. Celui-ci ensevelit ses richesses et se couche sur son or enfoui ; celui-là ambitionne avec ardeur les triomphes de la tribune. Cet autre mettrait sa félicité dans les applaudissements redoublés dont le peuple et le sénat font retentir les bancs du théâtre. Des frères se réjouissent d’avoir trempé leurs mains dans le sang de leurs frères, et, quittant pour l’exil leur première demeure et le doux seuil paternel, vont chercher une nouvelle patrie sous un autre soleil.

Cependant le laboureur fend le sein de la terre avec le fer de la charrue. Ce travail amène ceux de toute l’année ; c’est par là qu’il soutient l’État et sa famille, qu’il nourrit ses bœufs, qui l’ont bien mérité par leurs services. Aussi, point de repos pour lui avant que l’année, le comblant de ses dons, n’ait multiplié ses troupeaux, chargé ses arbres de fruits, ses guérets des riches gerbes de Cérès, et fait gémir ses greniers. L’hiver arrive : alors on broie sous le pressoir l’olive de Sicyone ; les porcs, repus de glands, rentrent joyeux à l’étable. On cueille les baies sauvages de la forêt. L’automne donne, à son tour, ses diverses productions, et sur les coteaux rocheux, exposés au soleil, achève de mûrir la douce vendange. Cependant le laboureur voit ses enfants chéris se suspendre à ses baisers ; sa chaste demeure est gardienne de la pudeur. Ses vaches fécondes laissent pendre leurs mamelles pleines de lait, et ses gras chevreaux s’entre-heurtant de leurs cornes naissantes, luttent en se jouant sur le riant gazon. Lui-même il a ses jours de fêtes, et, couché sur l’herbe auprès de la flamme de l’autel, avec ses compagnons qui couronnent leurs coupes de feuillage il fait des libations en t’invoquant, ô Bacchus ! Tantôt, fixant sur l’orme un but au trait rapide, il provoque l’adresse des bergers ; tantôt il les voit déployer dans une lutte champêtre la souplesse de leurs corps nus et nerveux.

Ainsi vivaient autrefois les Sabins, ainsi vivaient les frères Romulus et Rémus ; c’est par là, oui, c’est par là que s’accrut la belliqueuse Étrurie, que Rome devint la merveille du monde, et que seule, entre toutes les villes, elle enferma sept collines dans ses murs. Avant même que le sceptre eût passé dans les mains de Jupiter, avant que la race impie des mortels eût osé se nourrir des taureaux égorgés, Saturne, au temps de l’âge d’or, menait cette simple vie sur la terre. Alors le souffle de la guerre n’avait pas encore enflé le clairon, et le marteau n’avait pas encore retenti sur l’enclume pour forger l’épée homicide ».

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Virgile, GéorgiquesChant II, vers 490-540

Image de l’auteur. CC BY NC

* Traduction de la légende : « Heureux celui qui peut connaître les causes premières des choses ! »

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