Thessaliae, ubi sagae mulieres ora mortuorum passim demorsicant…*

Les Métamorphoses d’Apulée narrent l’histoire de Lucius, qui se déclare dès les premières pages du roman avide d’histoires sensationnelles. Comme il se doit, le parcours de Lucius en Thessalie, terre de haute magie, abonde en scènes nocturnes et en fables milésiennes riches de contes de sorcières et de fantômes, souvent obscènes. Reçu un soir au banquet de Byrrhène (livre III) , il entend en particulier le récit de Télyphron, malheureuse victime de sorcières dépeceuses de cadavres. Entre onirisme et burlesque, voilà un récit de table horrifique qui maltraite sans vergogne son (anti) héros…

« Ramenant alors la housse du lit en un monceau, comme point d’appui à son coude, (Télyphron) projette en avant le bras droit, et dispose ses doigts à la manière des orateurs, c’est-à-dire en fermant les deux derniers, et tenant étendus les autres, avec le pouce en saillie. Après ce préliminaire, notre homme commence ainsi : « J’étais encore en tutelle à Milet, quand l’idée me vint d’aller aux jeux olympiques. J’étais curieux au dernier point de visiter cette province célèbre. Après avoir parcouru toute la Thessalie, pour mon malheur j’arrive à Larissa.

Veillée funèbre

Le voyage m’avait mis des plus mal en espèces, et j’errais par la ville en rêvant aux expédients. Au milieu d’une place, j’aperçois un vieillard de haute taille, qui était monté sur une borne, et criait à pleine voix : « Qui veut garder un mort ? Faites votre prix ». « Que signifie cette proclamation ? dis-je au premier passant. Avez-vous peur que vos morts ne s’enfuient ? » « Paix ! me répond-il, vous parlez en enfant et en étranger. Sachez que vous êtes en Thessalie. Il y a ici des magiciennes toujours prêtes à déchiqueter le visage des morts ; c’est l’élément principal de leurs conjurations ».

« Et, s’il vous plaît, repris-je, pour cette lugubre faction quelle est la consigne ? » « Faire le guet toute la nuit, dit-il, les yeux tout grands ouverts et fixés sur le cadavre ; et il n’y a pas à cligner de la paupière, encore moins à regarder de droite ou de gauche : car ces maudits caméléons femelles se glissent soudain en tapinois, sous une forme quelconque ; l’œil du Soleil ou de la Justice y serait lui-même trompé. Elles se changent en chien, en souris, en mouche même, au besoin. Puis vite un enchantement ; et les gardiens s’endorment. On n’en finirait pas à décrire toutes les surprises imaginées par ces infernales créatures pour en venir à leurs fins. Notez que, pour salaire, on n’offre guère plus de quatre à six pièces d’or à qui se charge de ce périlleux service. Ah! j’oubliais : le gardien, dans le cas où le corps ne serait pas retrouvé le matin dans son entier, est tenu de remplacer ce qui manque, pièce pour pièce, avec la chair de sa propre face ».

Ainsi renseigné, je prends mon courage à deux mains ; je vais droit au crieur, et lui dis : « Ménagez vos poumons ; voici le gardien tout trouvé ; voyons le prix ». « On vous donnera mille écus, dit-il ; mais, mon gaillard, songez-y bien, le mort est le fils d’un des premiers de la ville. Faites bonne garde au moins contre ces détestables harpies ». « Bagatelle! recommandation inutile! répondis-je ; je suis un corps de fer, et, pour la vigilance, un Lyncée, un Argus ; des yeux partout ». J’avais à peine fini, qu’il me conduit à une maison dont les principales issues étaient fermées. Nous entrons par une petite porte de derrière, et j’arrive à un appartement dont tous les jours interceptés excluaient la lumière du dehors, et où pourtant je parvins à apercevoir une femme éplorée, et en deuil des pieds à la tête. « Voici, dit mon guide en s’approchant, un homme résolu qui s’engage à garder le corps de votre époux ». À ces mots, la dame écarte ses cheveux des deux côtés de son visage, dont la beauté me frappa au milieu de ses larmes; et arrêtant ses regards sur moi : « Vous savez, dit-elle, ce que votre tâche exige de surveillance ». « Soyez sans inquiétude, repris-je, pourvu que j’aie un supplément de prix raisonnable ».

Elle y consent, et, se levant aussitôt, me conduit dans une autre chambre. Là se trouvait le corps du défunt, recouvert d’un linceul éclatant. Elle le découvre en présence de sept personnes appelées comme témoins ; et, à cette vue, ses larmes recommencent à couler. Puis, après un moment de silence, adjurant les assistants, elle procède sous leurs yeux à une revue exacte de tous les membres ; l’inventaire en est dressé sur une tablette. « Voyez, dit-elle, le nez est entier, les yeux en bon état, les oreilles au complet, les lèvres intactes ; rien ne manque au menton. Citoyens, rendez-moi du tout bon et fidèle témoignage ». (…)

Me voilà donc livré à moi-même, avec la compagnie d’un cadavre pour passe-temps. Je me frotte les yeux pour éloigner le sommeil, et, de temps à autre, je fredonne une chanson pour me donner du cœur au ventre. Arrive la brune, puis la nuit ; la nuit épaisse, profonde ; la nuit dans toute son horreur. Ma frayeur croissait avec les ténèbres : tout à coup, une belette se glisse dans la chambre, vient se poser devant moi, et se met à me regarder en face avec la dernière assurance. Tant d’audace dans ce petit animal ne me troubla pas médiocrement. J’ose enfin lui adresser ces paroles : « Veux-tu bien t’en aller, bête immonde ? Va te cacher avec les rats, seule société qui te convienne ; ou tu vas sentir ce que pèse mon bras ». Zeste, elle détale, et disparaît de la chambre ; mais au même instant je m’abîme en un sommeil profond ; si bien que le dieu de Delphes lui-même, voyant là deux corps gisants, aurait eu peine à distinguer le vivant du mort. J’étais bien là, en effet, comme si je n’y eusse pas été privé de tout sentiment, dans un état à être gardé, plutôt qu’à garder moi-même.

Déjà la retraite de la nuit était sonnée par tous les coqs du voisinage. Je m’éveille en sursaut, et, dans le dernier effroi, je cours au cadavre ; j’en approche la lumière, et j’examine en détail si le dépôt dont j’avais pris charge se retrouvait dans son intégrité. Bientôt l’épouse infortunée, suivie des témoins de la veille, entre brusquement. L’œil en pleurs et tout effarée, elle se précipite sur le corps, qu’elle couvre longtemps de ses baisers ; puis, la lampe à la main, elle en fait un récolement complet. Alors elle se retourne, appelle son intendant Philodespotus, et lui ordonne de payer sur-le-champ l’excellent gardien. « Jeune homme, me dit-elle ensuite, je vous ai les plus grandes obligations. Et certes, après la vigilance dont vous avez fait preuve en vous acquittant de ce devoir, je dois vous compter désormais comme un de mes amis ». Moi, dans l’extase de ce gain inespéré, et tout ébloui de l’or que je faisais sonner dans ma main : « Dites votre serviteur, madame, m’écriai-je : à la première occasion, je suis à vos ordres. Vous n’avez qu’à parler ». À peine avais-je prononcé ces paroles, que tous les amis de la veuve éclatent en exécrations, et fondent en masse sur moi, se faisant arme de tout. C’est à qui me brisera les mâchoires et les épaules de ses poings ou de ses coudes, à qui me froissera les côtes ou me lancera son coup de pied. Mes cheveux sont arrachés, mes habits déchirés en lambeaux. Enfin meurtri et malmené, autant que le furent jamais le beau chasseur Adonis ou le dédaigneux fils de Calliope, je me vois impitoyablement jeté hors du logis.

Résurrection du mort

Pendant que, sur une place voisine, je cherchais à reprendre mes esprits, je m’avisai un peu tard de la sinistre inconvenance de mes paroles, et convins que je n’avais pas encore été rossé comme je le méritais. Pendant ce temps, le cérémonial des pleurs et des cris avait été son train, et le cortège, d’une ordonnance conforme à l’usage du pays, s’avançait au milieu de la place, avec la pompe convenable à la qualité du défunt. Tout à coup un vieillard accourt, les yeux mouillés de pleurs, et arrachant les cheveux de sa tête chenue ; il étend précipitamment les deux mains sur le lit funèbre : « Citoyens, s’écrie-t-il de toute la force de sa voix entrecoupée de sanglots, par tout ce que vous avez de plus sacré, au nom de la piété publique, vengez le meurtre d’un de vos frères ! Cette misérable, cette infâme créature, s’est souillée du plus grand des forfaits ; j’appelle sur sa tête toutes les sévérités de la justice. C’est sa main, et sa main seule, qui a fait périr par le poison ce malheureux jeune homme, le fils de ma sœur. Un amour adultère et l’appât de sa succession ont poussé une épouse à ce crime ». Le vieillard allait de l’un à l’autre, ne cessant de faire entendre ses plaintes lamentables. Déjà les esprits s’irritent ; le crime paraît probable ; on y croit. « Des pierres! un bûcher ! » s’écrie-t-on de toutes parts. Et voilà les enfants qu’on excite contre cette malheureuse. Elle, le visage baigné de pleurs de commande, et simulant de son mieux l’horreur d’un tel attentat, prenait tous les dieux à témoin de son innocence.

« Eh bien! dit le vieillard, reposons-nous sur la divine providence du soin de manifester la vérité. Il y a ici un Égyptien nommé Zatchlas, prophète du premier ordre. Dès longtemps il s’est engagé avec moi, au prix d’une somme considérable, à évoquer temporairement une âme du fond des enfers, et à lui faire animer de nouveau le corps qu’elle aurait quitté ». Il dit, et fait avancer au milieu de l’assemblée un jeune homme couvert d’une robe de lin, chaussé d’écorce de palmier, le poil rasé entièrement ; et, après lui avoir longtemps baisé les mains et même embrassé les genoux, il lui adresse ces paroles : « O pontife ! ayez pitié de nous ; je vous en conjure par les célestes flambeaux, par les divinités infernales, par tous les éléments de cet univers, et le silence des nuits, et les mystères de Coptos, et les crues du Nil, et les arcanes de Memphis, et les sistres de Pharos. Que ces yeux fermés pour l’éternité puissent un moment se rouvrir au soleil, et ressaisir la lumière des cieux ! Nous ne voulons pas troubler l’ordre naturel, ni disputer à la terre ce qui lui appartient. C’est afin que justice soit rendue au mort, que nous demandons pour lui ce retour d’un moment à l’existence ». Cette allocution eut son effet sur le prophète. Il appliqua trois fois une certaine herbe sur la bouche du défunt, puis une autre herbe autant de fois sur sa poitrine. Se tournant alors vers l’orient, il adresse une prière tacite au soleil, qui s’élevait majestueusement au-dessus de l’horizon. Ce préliminaire imposant émeut et préoccupe les spectateurs, et les met dans une grande attente du miracle qui va s’accomplir.

Révélations post-mortem

Je me mêle à la foule, et, montant sur une borne, derrière le lit funèbre, je regardais de tous mes yeux. Un léger soulèvement se manifeste vers la poitrine du mort, son pouls recommence à battre, ses poumons à jouer ; le cadavre se met sur son séant ; la voix du jeune homme se fait entendre : « J’avais déjà bu l’eau du Léthé, dit-il, et presque franchi les marais du Styx. Pourquoi me rengager dans les tristes devoirs de cette vie éphémère ? Cessez, cessez, de grâce, et me rendez à mon repos ». Ainsi parla le cadavre. Mais le prophète lui dit d’un ton impératif : « Il faut tout révéler ; il faut mettre au grand jour le secret de la tombe. Ne sais-tu pas que mes accents ont le pouvoir d’évoquer les Euménides, et de livrer tes membres aux tortures qu’elles savent infliger ? » Le mort, poussant alors un profond gémissement, se tourne vers le peuple et dit : « La femme que j’avais épousée a causé mon trépas. J’ai péri par le poison ; et ma couche n’était pas refroidie, que déjà l’adultère venait la souiller ». À cette accusation, l’épouse, s’armant d’une effronterie sans pareille, oppose un sacrilège démenti. La foule s’agite, les esprits se partagent, Les uns veulent que, sans plus tarder, cette femme scélérate soit ensevelie toute vive avec son mari. D’autres crient au prestige, et soutiennent que le cadavre a menti.

Mais bientôt la question est tranchée par une révélation accessoire du défunt, poussant un nouveau et plus profond soupir : « Je vais, dit-il, je vais prouver jusqu’à l’évidence que je n’ai dit que la vérité ; et cela, par une circonstance à moi seule connue. Pendant que ce fidèle surveillant (me montrant du doigt) faisait si bonne garde auprès de mon corps, des sorcières, qui avaient jeté le dévolu sur ma dépouille, ont vainement cherché, sous diverses formes, à mettre sa vigilance en défaut. Enfin, elles ont étendu sur lui les vapeurs du sommeil ; et, l’ayant plongé dans une sorte de léthargie, elles n’ont cessé de m’appeler par mon nom, tant qu’enfin mes membres engourdis et mon corps déjà glacé commençaient à s’évertuer pour répondre à la magique sommation. Celui-ci, qui était bien vivant, qui n’avait d’un mort que l’apparence, entendant prononcer son nom (car nous portons le même), se lève sans savoir pourquoi, s’avance comme un fantôme, et machinalement va donner contre la porte ; elle était bien fermée ; mais il s’y trouvait une ouverture au travers de laquelle on lui coupa successivement d’abord le nez, puis les oreilles ; amputation qu’il n’a subie qu’à mon défaut. Les sorcières ont ensuite imaginé un raccord pour déguiser leur larcin. Avec de la cire, elles lui ont façonné une paire d’oreilles qu’elles lui ont appliquées très proprement, et lui ont adapté de même un nez tout pareil au sien. Voilà où en est ce pauvre homme. On l’a payé, non de sa peine, mais de ses mutilations ».

Une mutilation ridicule

Tout étourdi d’une telle découverte, et voulant m’assurer du fait, je me pince le nez ; mon nez s’enlève : je tâte mes oreilles, elles suivent la main. En un clin d’œil je vois tous les yeux dirigés, tous les doigts braqués sur ma personne ; le rire allait éclater. Une sueur froide me saisit ; je me glisse entre les jambes des assistants, et parviens à faire retraite ; mais défiguré de la sorte, et désormais voué au ridicule, je n’ai plus osé reparaître dans ma famille, ni revoir mon pays. Avec mes cheveux que je rabats sur les côtés, je suis parvenu à cacher la place de mes oreilles ; et ce morceau de linge que je me suis collé au visage dissimule assez bien l’accident de mon nez.

À ce récit de Télyphron, les convives, que le vin avait mis en gaieté, se prennent à rire de plus belle. »


Texte : Apulée, Métamorphoses, livre II, 21-31. Traduction de Victor A. R. Bétolaud, in Apulée. Traduction Nouvelle, C.L.F. Panckoucke, Paris, 1835. CCO

Image : Francisco de Goya, Le Sabbat des sorcières, Fondation Lázaro Galdiano, Madrid. Cliché de l’auteur.

*Légende : « (…) en Thessalie, où il y a des magiciennes toujours prêtes à déchiqueter le visage des morts »…

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