Fervet opus redolentque thymo fragrantia mella…*

Les abeilles affairées, organisées, disciplinées, toujours prêtes au sacrifice pour la survie de la ruche, sont à l’origine d’une métaphore politique qui remonte à Homère. Virgile s’en empare dans ses admirables Géorgiques. « Glorieuses de produire leur miel », les abeilles incarnent les vertus romaines idéales, et la ruche préfigure une cité utopique fondée sur l’unité indivisible du corps social et sur un rapport fait d’équilibre et de frugalité à la nature. En des temps troublés, la régularité de ce microcosme évoque une paix des plus douces…

« Maintenant allons ! Je vais exposer les instincts merveilleux dont Jupiter lui-même a doté les abeilles, en récompense d’avoir, attirées par les bruyants accords et les retentissantes cymbales des Curètes, nourri le roi du ciel dans l’antre de Dicté (1).


Seules, elles élèvent leur progéniture en commun, possèdent des demeures indivises dans leur cité, et passent leur vie sous de puissantes lois ; seules, elles connaissent une patrie et des pénates fixes ; et, prévoyant la venue de l’hiver, elles s’adonnent l’été au travail et mettent en commun les trésors amassés. Les unes, en effet, veillent à la subsistance, et, fidèles au pacte conclu, se démènent dans les champs ; les autres, restées dans les enceintes de leurs demeures, emploient la larme du narcisse et la gomme gluante de l’écorce pour jeter les premières assises des rayons, puis elles y suspendent leurs cires compactes ; d’autres font sortir les adultes, espoir de la nation ; d’autres épaississent le miel le plus pur et gonflent les alvéoles d’un limpide nectar. Il en est à qui le sort a dévolu de monter la garde aux portes de la ruche ; et, tour à tour, elles observent les eaux et les nuées du ciel, ou bien reçoivent les fardeaux des arrivantes, ou bien encore, se formant en colonne, repoussent loin de leurs brèches la paresseuse troupe des frelons. C’est un effervescent travail, et le miel embaumé exhale l’odeur du thym.


Ainsi, quand les Cyclopes se hâtent de forger les foudres avec des blocs malléables, les uns, armés de soufflets en peau de taureaux, reçoivent et restituent les souffles de l’air ; les autres plongent dans un bassin l’airain qui siffle ; l’Etna gémit sous le poids des enclumes ; eux lèvent de toutes leurs forces et laissent retomber leurs bras en cadence, et, avec la tenaille mordante, tournent et retournent le fer ; de même, s’il est permis de comparer les petites choses aux grandes, les abeilles de Cécrops (2) sont tourmentées d’un désir inné d’amasser, chacune dans son emploi. Les plus vieilles sont chargées du soin de la place, de construire les rayons, de façonner les logis dignes de Dédale ; les plus jeunes rentrent fatiguées, à la nuit close, les pattes pleines de thym ; elles butinent, de çà, de là, sur les arbousiers et les saules glauques et le daphné et le safran rougeâtre et le tilleul onctueux, et les sombres hyacinthes. Souvent aussi, dans leurs courses errantes, elles se brisent les ailes contre des pierres dures, et vont jusqu’à rendre l’âme sous leur fardeau, tant elles aiment les fleurs et sont glorieuses de produire leur miel.


Toutes se reposent de leurs travaux en même temps, toutes reprennent leur travail en même temps. Le matin, elles se ruent hors des portes ; aucune ne reste en arrière ; puis quand le soir les invite à quitter enfin les plaines où elles butinent, alors elles regagnent leurs logis, alors elles réparent leurs forces. Un bruit se fait entendre ; elles bourdonnent autour des bords et du seuil ; puis, quand elles ont pris place dans leurs chambres, le silence se fait pour toute la nuit, et un sommeil bien gagné s’empare de leurs membres las. Elles ne s’éloignent pas trop de leurs demeures quand la pluie menace, ni ne se hasardent dans le ciel à l’approche des Eurus ; mais à l’abri des remparts de leur ville, elles vont faire de l’eau aux alentours et tentent de brèves excursions ; souvent elles emportent de petits cailloux, qui leur permettent de se maintenir en équilibre dans le vide des nuées, comme ces barques instables que le lest maintient sur le flot qui les secoue.

Ce qui te paraîtra surtout admirable dans les moeurs des abeilles, c’est qu’elles ne se laissent pas aller à l’accouplement, qu’elles n’énervent pas languissamment leur corps au service de Vénus, et qu’elles ne mettent pas leurs petits au monde avec effort.
D’elles-mêmes, avec leur trompe, elles recueillent les nouveau-nés éclos sur les feuilles et les herbes suaves ; d’elles-mêmes, elles remplacent leur roi et ses petits Quirites (3), et refaçonnent leurs cours et leurs royaumes de cire. Aussi, bien que leur vie soit renfermée en des bornes étroites (car elles ne vivent pas plus de sept étés), leur race, elle, demeure immortelle ; la fortune de la famille subsiste pendant nombre d’années, et l’on compte les aïeux de leurs aïeux.
J’ajouterai que ni l’Égypte ni la vaste Lydie ni les peuplades des Parthes ni le Mède de l’Hydaspe n’ont autant de vénération pour leur roi. Tant que ce roi est sauf, elles n’ont toutes qu’une seule âme ; perdu, elles rompent le pacte, pillent les magasins de miel, brisent les claies des rayons. C’est lui qui surveille leurs travaux ; lui qu’elles admirent, qu’elles entourent d’un épais murmure, qu’elles escortent en grand nombre ; souvent même elles l’élèvent sur leurs épaules, lui font un bouclier de leurs corps à la guerre et s’exposent aux blessures pour trouver devant lui une belle mort.

D’après ces signes et suivant ces exemples, on a dit que les abeilles avaient une parcelle de la divine intelligence et des émanations éthérées ; car, selon certains, Dieu se répand par toutes les terres, et les espaces de la mer, et les profondeurs du ciel ; c’est de lui que les troupeaux de petit et de gros bétail, les hommes, toute la race des bêtes sauvages empruntent à leur naissance les subtils éléments de la vie ; c’est à lui que les êtres sont rendus et retournent après leur dissolution ; il n’est point de place pour la mort, mais, vivants, ils s’envolent au nombre des constellations et ils gagnent les hauteurs du ciel. »

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(1) Les Curètes (en grec Κουρῆτες) sont des dieux crétois mineurs. Selon la tradition de Callimaque entre autres, Jupiter aurait été nourri sur le mont Dicté (ou Ida) non seulement par la chèvre Amalthée, mais aussi par le miel des abeilles.

(2) C’est-à-dire d’Athènes (Cécrops fut le premier roi d’Athènes). Les abeilles du mont Hymette étaient en effet réputées pour leur miel.

(3) Les Quirites sont l’ensemble des individus qui forment le peuple romain, en référence à Quirinus. Quirinus, dieu de la triade précapitoline avec Jupiter et Mars, fut assimilé à Romulus divinisé ; il est en quelque sort le dieu du corps civique.

Texte : Virgile, Géorgiques (« La cité des abeilles », IV 149-227). Traduction de Maurice Rat, Virgile. Les Bucoliques et les Géorgiques, Paris, Classiques Garnier, 1932, sur Bibliotheca Classica Selecta

Image : folio 16 verso du manuscrit « Stichoi peri zōōn idiotētos / De animalium proprietate« , 62 ff, 24 cm, 1565 ; minuscule cursive de la main d’Ange Vergèce. MS Typ 1222. Houghton Library, Harvard University, Cambridge, Mass.

On lit en rouge au dessus de l’image : « Melissai », « abeilles », et en dessous : « Peri melissôn », « Au sujet des abeilles ».

*Traduction de la légende : « C’est un effervescent travail, et le miel embaumé exhale l’odeur du thym ».

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